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Interview

Gaza: pourquoi Israël est perçu comme «l’ennemi idéal»

Mobilisation étudiante devant les locaux de Sciences Po Paris. Paris, 26 avril 2024.
Mobilisation étudiante devant les locaux de Sciences Po Paris. Paris, 26 avril 2024.image: keystone
Interview

Gaza: «Une sorte de machine infernale se met en place en Occident»

Spécialiste des relations internationales, Dominique Moïsi pose un regard à la fois sévère et intime sur le drame en cours au Proche-Orient et sa «manipulation» par l'extrême gauche en Occident. «Les émotions liées à la Shoah s’atténuent plus vite qu'on pouvait le penser», dit-il.
28.04.2024, 09:4628.04.2024, 14:32
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De confession juive, Dominique Moïsi a étudié et enseigné aux Etats-Unis, à Harvard, où la contestation anti-israélienne s'intensifie. Conseiller spécial de l'IFRI (Institut français de relations internationales), ce spécialiste des crises a dernièrement publié «Le Triomphe des émotions – La géopolitique entre peur, colère et espoir» (Robert Laffont, 2024). Il réagit aux mobilisations propalestiniennes dans les universités occidentales et craint pour l'avenir d'Israël avec son gouvernement lié à l'extrême droite.

Aujourd’hui, sur les campus, aux Etats-Unis, en France, en Suisse, des étudiants engagés auprès des Palestiniens réclament la disparition de l’Etat d’Israël, au profit d’un Etat binational. La fin de l’Etat hébreu, tel que créé en 1948, est donc souhaitée par une partie des futures élites occidentales. Comment recevez-vous cet appel?
Dominique Moïsi: C’est une question de rapport de force. Sur le terrain, il n’y a pas, aujourd’hui, de forces hostiles à Israël suffisamment puissantes pour faire disparaître l’Etat hébreu.

«Tous ceux qui disent qu’il ne faut pas d’Israël, condamnent le peuple palestinien à être en guerre pendant plusieurs générations et à perdre la guerre pendant plusieurs générations»

La seule réponse au slogan «la Palestine sera libre du fleuve à la mer», qui sous-entend la fin d’Israël, consiste à dire qu’il n’y a pas d’autres solutions que celle à deux Etats. Elle est très difficile à mettre en œuvre, mais c’est la seule qui laisse quelque espoir de dépasser le climat de guerre et la réalité de la guerre dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui.

Comment comprenez-vous que ce qui n’était pas dit et peut-être pas pensé auparavant – la disparition de l’Etat d’Israël – le soit aujourd’hui par des étudiants de gauche, certains d’extrême gauche?

«J’ai été étudiant aux Etats-Unis, à Harvard, pendant la guerre du Vietnam, et ce que je vois aujourd’hui dans les universités américaines me rappelle tout à fait ce que j’ai vécu»

C'est-à-dire?
Eh bien, une mobilisation pour un peuple, à l’époque c’était les Nord-Vietnamiens, aujourd’hui ce sont les Palestiniens, qui sont perçus comme l'opprimé face à l'oppresseur, hier l’Amérique, à présent Israël et ses alliés. Les images de la guerre du Vietnam, qui sont entrées brutalement dans les salles à manger américaines à partir de l’hiver 68, plus, bien entendu, l’incorporation dans l’armée des étudiants qui risquaient de servir au Vietnam, ce qui est une énorme différence entre hier et aujourd’hui, ont mobilisé ces masses étudiantes.

Il y a donc comme une redite...
Je crois qu’il est naturel que les images de Gaza suscitent des émotions profondes. Lors la guerre du Vietnam, l’image de la petite fille dont le corps était brûlé au napalm, devenue iconique, avait pareillement mobilisé les campus. A partir de là, il y a, aujourd’hui, la manipulation, principalement par l’extrême gauche, des émotions. Mais c’était déjà le cas en mai 68, que j’ai vécu comme étudiant. Il y avait la volonté, par l’extrême gauche, d’utiliser le contexte international pour poursuivre des objectifs politiques, qui n’avaient pas grand-chose à voir avec l’actualité internationale.

Que vous inspire cette «manipulation», comme vous dites?
Ce qu'on voit, c'est qu'il y a une sorte de machine infernale qui se met en place en Occident. Des manifestations sur les campus donnent lieu à des arrestations, qui renforcent la mobilisation des étudiants.

«On constate une démission du corps professoral, comme ces jours-ci à Sciences Po Paris, où les professeurs, pour beaucoup, par leur mollesse, leur absence de clarté morale et pour aller à l’essentiel, leur lâcheté, remettent en cause la légitimité et la crédibilité de l’institution qu’ils servent»

Par rapport à la période de la guerre du Vietnam, il y a une différence de taille: les étudiants américains opposés à la guerre ne demandaient pas la disparition des Etats-Unis. Aujourd’hui, c’est la légitimité même d’Israël qui est remise en cause en tant qu’Etat colonial dès l’origine. Il n'est pas reconnu aux juifs des pogroms et de la Shoah le statut accordé aux peuples opprimés donnant droit à un territoire où vivre en sécurité.
Dans mon livre paru il y a quelques semaines, «Le triomphe des émotions», je décris la perception d’Israël comme étant l’Occident au carré. Le mouvement de rejet de la colonisation fait d’Israël l’ennemi idéal, parce qu’il est perçu comme la dernière manifestation anachronique du colonialisme et de l’impérialisme occidental. Il y a une sorte de haine de soi qui est très forte et qui, encore une fois, est manipulée et exploitée.

Pourquoi ces mains rouges? Polémique

Qu'ont voulu signifier ces manifestants propalestiniens (photo du bas) arborant des mains rouges vendredi devant Sciences Po Paris? Certains veulent y voir une allusion aux mains ensanglantées de ce P ...
Qu'ont voulu signifier ces manifestants propalestiniens (photo du bas) arborant des mains rouges vendredi devant Sciences Po Paris? Certains veulent y voir une allusion aux mains ensanglantées de ce Palestinien (photo du haut) qui venait de participer au lynchage de deux soldats israéliens, en 2020 à Ramallah, lors de la seconde Intifada. D'autres disent y voir le sang des Gazaouis ou celui qu'Israël à sur les mains. capture d'écran

Israël et son gouvernement n'en sont pas moins hautement critiquables, non?
On peut critiquer de manière très légitime le comportement du gouvernement d’Israël.

«On peut dire que l’arrivée d’une coalition comprenant des éléments d’extrême droite au sein du cabinet israélien a isolé Israël de manière dramatique et qu'elle menace la survie à très long terme de l’Etat d’Israël»

Mais c’est une chose de dénoncer l’actuel gouvernement, c’en est une autre de refuser le droit à l’existence de l’Etat hébreu.

Dans les discours extrémistes de tout bord, il y a toujours une part de sadisme, de manière à faire du mal à l’adversaire. Ceux qui appellent, même de façon implicite, à la fin d’Israël, ne peuvent pas ignorer l’angoisse que constitue, dans la psyché juive, la possible disparition de l’Etat hébreu. L’idée est là, chez les juifs, qu’Israël n’est peut-être pas éternel. Ceci pouvant expliquer les répliques extrêmement fortes de Tsahal, dès lors que l’intégrité du pays est en jeu.
Vous touchez un point délicat et important. Il y a plusieurs manières de répondre. L’une est que, dans le calendrier juif, nous sommes à l’année 5785. Il y a là une ancienneté unique. Aucune autre tribu n’a survécu plus de 5000 ans. Il y a donc le sens de la continuité, qui se traduit dans les prières, «le peuple juif vivra», etc. Mais il faut distinguer entre la survie du peuple juif et la survie de l’Etat d’Israël. L’Etat d’Israël a été porté sur les fonts baptismaux de la légitimité internationale, en partie par les accords Sykes-Picot de 1916 organisant le partage de l’empire ottoman, mais aussi, beaucoup, par les révélations des horreurs de la Shoah.

«Ce qui est notable dans la situation actuelle, c’est que tout le monde savait que, avec le temps, les émotions liées à la Shoah allaient s’atténuer, mais personne ne pensait que ce processus allait s’accélérer à ce point. C’est ça, si j’ose dire, le fait nouveau»

La faute à Benjamin Netanyahou?
Netanyahou porte une lourde responsabilité dans cette accélération, qui était historiquement inévitable. Les images du 7 octobre, qui étaient glaçantes, terrifiantes, d’une barbarie extrême, ont laissé place dans l’imaginaire aux images de Gaza. Celles des enfants juifs qui mouraient de faim dans le ghetto de Varsovie en ruine ont été remplacées par celles des enfants palestiniens au bord de la famine dans les ruines de leur cité détruite. Cet aspect des choses, c’est une question que les Israéliens devaient se poser, à laquelle ils ont apporté une mauvaise réponse, puisque, à l’heure actuelle, Israël a perdu la guerre des images et n’a pas gagné encore la guerre contre le Hamas.

Alors comment parler de tout cela?
Je crois qu’il faut dénoncer les logiques antihumanistes, extrémistes, qui se déroulent sur les campus occidentaux, comme il fallait dénoncer les crimes absolus du 7 octobre 2023. Mais il faut aussi essayer de comprendre d’où cela vient.

«Le 7 octobre est venu du fait que la question palestinienne était placée sous le tapis»

Trouvez-vous justifié d’entamer des poursuites, consécutives à des plaintes pour «apologie du terrorisme», contre des personnalités membres ou proches de La France insoumise, très présentes aux côtés des étudiants de Sciences Po Paris et d'autres campus universitaires?
Oui, je ne suis pas contre. Je crois que les propos tenus par certains, ne dénonçant en rien la barbarie du 7 octobre et faisant l’apologie d’un mouvement de libération nationale, doivent être condamnés légalement. Il faut quand même que les gens arrivent à s’autocensurer et comprennent qu’il y a des dérives dangereuses, profondément antihumanistes, qu’il convient de sanctionner.

S’agissant de la situation à Gaza, on peut redouter des centaines, voire des milliers de morts supplémentaires coté gazaoui, si Tsahal déclenche une offensive terrestre, peut-être aérienne aussi, sur la ville de Rafah, comme Israël a dit en avoir l'intention. Que faire?
La libération des otages est une condition sine qua non, mise en avant par la communauté internationale «civilisée», à un cessez-le-feu.

«Si Israël continue ses opérations sur Rafah, il faut qu’elles soient considérablement plus ciblées que ne l’ont été les bombardements massifs et indiscriminés, souvent, des derniers mois»

Israël, dans son avantage comparatif, a, dans son ADN sécuritaire, si j’ose dire, de hautes compétences dans l’élimination ciblée de terroristes. On l’a vu au lendemain des attentats aux Jeux olympiques de Munich en 1972. Tous les responsables ont été, dans un délai de 20 ans, éliminés.

Gaza après les bombes
Video: watson
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