Les attaques de Kiev obtiennent un «effet inédit»
Au départ, tout laissait penser que la Russie serait l’un des grands gagnants de la guerre au Moyen-Orient. Depuis que l’Iran a de facto bloqué le détroit d’Ormuz en représailles aux frappes américano-israéliennes, les prix du pétrole brut sur les marchés internationaux ont fortement augmenté. En début de semaine, le baril de la variété russe Urals dépassait ainsi les 120 dollars, environ trois fois la moyenne observée en décembre.
Rien que durant les deux premières semaines de mars, la Russie aurait engrangé quelque 6,9 milliards de dollars de recettes supplémentaires inattendues liées aux ventes de pétrole, conséquence directe du conflit avec l’Iran. La levée temporaire, jusqu’au 11 avril, des sanctions américaines sur le pétrole russe déjà en mer a également contribué à ces gains. Mais il est rapidement apparu que l’Ukraine ne resterait pas passive face à la reconstitution de la caisse de guerre russe. Bien au contraire.
Depuis 2024 déjà, l’armée ukrainienne frappe régulièrement des installations pétrolières en Russie afin de priver Moscou de sa principale source de revenus. Jusqu’ici, ces campagnes n’avaient eu qu’un impact limité, notamment parce que les alliés occidentaux de Kiev appelaient à la retenue, soucieux de leur propre approvisionnement énergétique. En 2024, le président américain Joe Biden était intervenu auprès de Kiev, craignant qu’une hausse des prix du pétrole liée à ces attaques ne compromette sa réélection. Aujourd’hui encore, le président Volodymyr Zelensky évoque des demandes similaires émanant de «partenaires» non nommés.
L'Ukraine cible les grands ports pétroliers russes
Mais Kiev ne semble pas disposé à faire preuve de retenue. Les attaques contre le secteur des matières premières frappent durement Vladimir Poutine et plongent la Russie dans des difficultés économiques croissantes.
Alors que les précédentes campagnes visaient principalement des raffineries et des dépôts pétroliers, les attaques récentes se concentrent sur les grands ports d’exportation russes. A lui seul, Primorsk, sur la mer Baltique — principal terminal d’exportation du pays — a subi trois frappes majeures en deux semaines. A Oust-Louga, de l’autre côté du golfe de Finlande, les attaques sont quasi quotidiennes. Avec le port de Novorossiïsk, sur la mer Noire, Primorsk et Oust-Louga assurent environ les trois quarts des exportations de pétrole brut de la Russie.
Il apparaît déjà que la campagne ukrainienne actuelle affecte bien plus durement la Russie que les vagues d’attaques précédentes. Selon des estimations de l’agence Reuters, le pays aurait perdu environ 40% de ses capacités d’exportation de brut rien qu’en mars. D’après l’expert du secteur énergétique russe Boris Aronshtein, les pertes seraient même plus proches de 50%. La situation est aggravée par l’arrêt des livraisons via l’oléoduc Droujba vers l’Europe de l’Est et par le durcissement des mesures prises par de nombreux pays contre la «flotte fantôme» russe.
Les frappes ukrainiennes impressionnent
«Les exportations pétrolières russes n’ont jamais été aussi menacées depuis le début de la guerre en 2022», a prévenu récemment Boris Aronshtein à la chaîne américaine russophone Current Time TV. En ajoutant:
Depuis la semaine dernière, des dizaines de pétroliers russes sont immobilisés en mer Baltique, censés charger du pétrole à Primorsk ou Oust-Louga, ce qui est impossible en raison des installations de chargement endommagées. Reste à savoir combien de temps il faudra à la Russie pour réparer ces infrastructures, souligne l’expert militaire Jan Matweïev. «Nous savons que les dégâts sont importants à Primorsk et Oust-Louga», a-t-il avancé à Current Time TV. En continuant:
Rosneft accuse une chute massive de ses bénéfices
Un indice de la durée possible de ces perturbations peut être tiré du port de Novorossiïsk, sur la mer Noire, qui, après une attaque de drones maritimes en novembre, n’a repris ses activités qu’à la fin janvier. Par ailleurs, les Ukrainiens ont accéléré le rythme de leurs frappes, explique l’expert en matières premières Isaac Levy à Radio Free Europe. Il précise:
De toute façon, l’industrie pétrolière russe était déjà en difficulté avant ces dernières attaques, comme le montre le bilan 2025 de son plus grand groupe, Rosneft. Selon Reuters, son bénéfice a chuté de 73% l’an dernier, à 3,6 milliards de dollars. Son directeur général, Igor Setchine, évoque une «tempête parfaite» frappant le secteur. Les attaques ukrainiennes contre les infrastructures portuaires ne sont qu’un facteur parmi d’autres.
La Russie rejette une proposition ukrainienne
Igor Setchine souligne notamment que les coûts de transport d’un baril de pétrole de la mer Baltique vers l’Inde ont été multipliés par dix depuis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, atteignant désormais 20 dollars par baril. A cela s’ajoutent un rouble artificiellement fort, soutenu par des achats d’obligations d’Etat, ainsi que la hausse des coûts d’assurance des pétroliers, autant d’éléments qui pèsent sur les revenus pétroliers russes. Selon lui, ces surcoûts devraient largement absorber les gains liés à la crise au Moyen-Orient.
A moyen terme également, la Russie ne devrait guère tirer profit de la crise dans le Golfe, estime l’économiste Agathe Demarais dans une analyse publiée par le European Council on Foreign Relations (ECFR). Elle écrit:
Mais malgré le déclin de son industrie pétrolière, le Kremlin ne se montre pas disposé à dialoguer. La semaine dernière, le président ukrainien Volodymyr Zelensky avait proposé une trêve mutuelle des attaques contre les infrastructures énergétiques pendant les fêtes de Pâques. Moscou a immédiatement rejeté cette offre, la qualifiant d’opération de communication. Les attaques de drones nocturnes contre les ports russes devraient donc se poursuivre. Et, jusqu’à présent, la Russie n’a pas trouvé de moyen efficace pour s’en protéger. (trad. hun)

