«Est-ce la fin du monde?»: j'ai vécu la riposte iranienne sur Tel Aviv
Les sirènes d’alerte me tirent du sommeil. Je sors aussitôt sur la véranda de mon petit appartement et lève les yeux vers le ciel. En face, mes voisins ont une vue dégagée. Debout sur leur balcon, téléphones à la main, ils scrutent l’horizon. L’un des jeunes hommes pointe du doigt vers le nord. Au-dessus du Grand Tel-Aviv, ses près de quatre millions d’habitants et ses immeubles serrés, des explosions éclatent — sans doute des interceptions de la défense antiaérienne. Les garçons d’en face rient.
A l’aube, ce samedi 28 février, les Etats-Unis et Israël ont mené ensemble des frappes aériennes, visant notamment de hauts responsables du régime iranien. Des missiles de croisière américains ont été engagés. Selon certaines informations, le lieu de résidence du guide suprême, Ali Khamenei, aurait été bombardé. Son emplacement exact restait toutefois incertain.
Des frappes en plein jour
Contrairement à la brève guerre de juin 2025, Washington a, cette fois, mobilisé deux grands porte-avions: l’un en Méditerranée, au large des côtes israéliennes, l’autre en mer d’Arabie. Redoutant une attaque iranienne aux missiles antinavires contre le groupe naval stationné dans cette zone, les forces américaines auraient également visé la base navale de Tchabahar, dans la province iranienne du Baloutchistan, près de la frontière pakistanaise.
Depuis ce port situé à environ 400 kilomètres à l’est du détroit stratégique d’Ormuz, l’Iran est en mesure de perturber, voire de bloquer, le trafic maritime du golfe Persique. Une telle situation ferait presque mécaniquement grimper les prix du pétrole dans le monde entier.
Autre différence notable avec la guerre de l’été dernier: cette fois, les salves iraniennes n’ont pas été tirées de nuit, mais en plein jour — et pas seulement contre Israël. La base navale américaine du royaume de Bahreïn a également été visée. Les Etats-Unis avaient cependant, par précaution, partiellement évacué plusieurs de leurs bases au Moyen-Orient.
Dans la rue, un camion des éboueurs passe en grondant. Je descends. La petite épicerie du coin et mon café habituel sont fermés. Mais le quartier ne manque pas d’options. Dans un autre établissement, le barista prépare mon café tout en me montrant l’abri du bâtiment:
Je ne suis pas amateur de caves. Je m’installe plutôt sur une petite place ensoleillée, tasse à la main. La circulation est inhabituellement clairsemée. Les passants aussi. Seuls les propriétaires de chiens semblent nombreux: eux ne peuvent pas rester enfermés toute la journée.
On croise également des fêtards encore ensommeillés, parfois encore éméchés de la veille. Certains font halte dans un bar à vin resté ouvert malgré l’alerte. Une femme, jambes nues, veste à capuche colorée et perruque rose sur la tête, marche vers un abri.
La semaine prochaine sera célébrée la fête de Pourim, qui commémore la menace d’extermination des Juifs dans la Perse antique. Pour Pourim, on se déguise, on rit, et on arrose. Beaucoup de jeunes Tel-Aviviens ont pris de l’avance, entamant dès vendredi soir des apéros prolongés en costumes colorés.
L'alerte
Soudain, tous les téléphones autour de moi se mettent à vibrer et à sonner. Un message apparaît en hébreu, en anglais, en arabe et en russe:
Les conversations s’interrompent. La place se vide presque aussitôt. Dans le ciel, une traînée blanche signale le départ d’un missile israélien de défense antiaérienne. Impossible de dire s’il a atteint sa cible.
La scène a quelque chose d’irréel: perruques de Pourim et cornes de diable rouges avancent calmement vers les sous-sols. A mes côtés, un homme tenant en laisse une chienne croisée berger allemand et malinois me demande:
Nous échangeons un regard, puis éclatons de rire.
Le spectacle dans le ciel se poursuit. Cette fois, ce n’est pas une roquette, mais un avion ravitailleur qui regagne sa base. Il a auparavant — peut-être au-dessus de la Syrie — réalimenté des avions de combat engagés dans les frappes. Ses quatre réacteurs laissent derrière eux des traînées de fumée sombre.
Par curiosité, je descends finalement voir l’abri. Quelques marches mènent à un dédale de pièces protégées. Certains ont apporté des matelas pour s’allonger. Les chiens sont nombreux. Un homme vêtu de noir transporte un chat gris aux yeux jaune orangé dans une caisse. Les gens semblent habitués: ils vivent avec les attaques aériennes depuis des années.
Ce sous-sol offre un aperçu de la société israélienne. Toutes les couleurs de peau y sont représentées, des personnes venues d’Europe, d’Afrique et d’Asie. Le cliché du Juif blanc originaire de Pologne, volontiers relayé par des antisémites de tous poils, ne résiste pas à la réalité: en Israël, les Juifs originaires d’Afrique du Nord ou du Moyen-Orient, à la peau plus foncée, constituent la majorité.
Lorsque l’abri se remplit et que l’espace vient à manquer, plusieurs détonations sourdes retentissent au loin. Impossible de dire s’il s’agit d’interceptions ou d’impacts. Je ne me sens pas à l’aise si profondément sous terre, entouré de tant de monde, et je remonte à la surface. Des dizaines d’autres personnes continuent de descendre, parmi elles un jeune homme portant une grande cage avec un perroquet gris.
Lorsque je me retrouve à nouveau chez moi, assis sur la véranda, mon voisin apparaît lui aussi sur le balcon d’en face. Il porte désormais un haut chapeau de clown orné de grands pois colorés. Les Israéliens ne laisseront pas les roquettes gâcher leur fête de Pourim.
