Il fallait s'y attendre et Donald Trump fut d'ailleurs le premier à le craindre: la première interview de Kamala Harris depuis le début de sa campagne, accompagnée de son colistier Tim Walz, s'est révélée être une collection d'échanges doucereux. Un entretien préenregistré durant lequel la journaliste de CNN, Dana Bash, n'a jamais ôté ses petits gants en mousse. Résultat, une belle opération de communication pour le ticket démocrate, qui n'a pas eu à affronter de véritables questions dérangeantes.
Comme s'il fallait cuisiner Harris et Walz dans une chambre d'écho fabriquée par Trump à mains nues, le gros de cette interview s'est ainsi résumé à invoquer les critiques du républicain à leur endroit, pour mieux les démonter. Une mise en scène blottie dans un entre-soi inoffensif, qui a permis aux démocrates de répondre scrupuleusement à toutes les questions, sans avoir à cracher la moindre goutte de sueur.
Conséquence directe de ce papotage, l'unique séquence croustillante à se mettre sous la dent a déboulé du passé, bien loin du programme politique du binôme démocrate. A un moment donné, Dana Bash est revenue sur l'abandon historique de Joe Biden, dans la foulée du premier débat télévisé face à Donald Trump. Et plus précisément sur le coup de fil du président, que Kamala a reçu ce fameux dimanche 21 juillet 2024. Pour le coup, la question de la journaliste est plutôt bien aiguisée:
Au lieu de répondre de but en blanc et de passer à autre chose, la vice-présidente s'est alors lancée dans un étrange et mielleux récit, sans doute pour mieux semer Dana Bash: «C’était un dimanche… Ma famille était là... y compris mes petites-nièces... et nous venions de manger des pancakes..... avec du bacon... et encore du bacon.
Une réponse gorgée d'émotions et balafrée de silences affectés qui ne raconte au final pas grand-chose. La journaliste, n'ayant pas perdu sa boussole en route, lui glisse une nouvelle foi le sujet du soutien de Joe Biden: «Vous lui avez demandé son soutien ou pas?» Déboule alors un nuage de flou artistique dans lequel Harris promet qu’il «a été très clair sur sa volonté de me soutenir». Sans se laisser démonter, Dana Bash tente de répondre pour la vice-présidente: «Joe Biden vous a donc annoncé son retrait et vous a dit dans la foulée: "je vous soutiens”?»
Nice try, mais ça ne suffira pas. Manifestement très mal à l'aise avec ce sujet, Kamala Harris a fini par dégainer une imposante langue de bois pour couper court à l’interrogatoire.
On le sait, en rhétorique, quand un interlocuteur se sent contraint de jurer, par deux fois en quatre secondes, qu'il est absolument «honnête», ça sent souvent le roussi. On n'en saura hélas pas davantage, puisque Kamala Harris a rapidement dévié sur l'héritage immense que Joe Biden laisse à l'histoire des Etats-Unis.
Le sujet est moins anodin qu'il n'y parait. Souvenez-vous de ce fameux dimanche 21 juillet 2024. Ce jour-là, Joe Biden annonce publiquement son retrait à 19h46 (heure suisse), dans un communiqué très officiel, publié sur X. Kamala Harris y est mentionné, mais seulement au registre des chaleureux remerciements. Merci pour tout, bye.
Puis, vingt-sept longues minutes plus tard, à 20h13, le président réarme alors un simple tweet, pour confirmer tout son soutien à la candidature de Kamala.
My fellow Democrats, I have decided not to accept the nomination and to focus all my energies on my duties as President for the remainder of my term. My very first decision as the party nominee in 2020 was to pick Kamala Harris as my Vice President. And it’s been the best… pic.twitter.com/x8DnvuImJV
— Joe Biden (@JoeBiden) July 21, 2024
En politique, vingt-sept minutes, c'est interminable. Vingt-sept minutes durant lesquelles le parti démocrate n’avait plus de candidat officiel. Vingt-sept minutes où les spéculations ont fait trembler l’Amérique. Joe Biden avait-il simplement oublié de glisser l’avenir dans son communiqué officiel? A-t-il volontairement désolidarisé les deux informations pour éviter tout quiproquo? Ou ces vingt-sept minutes ont-elles été dédiées à une réunion de crise du parti, à la hâte, avant d’afficher le feu vert?
Quoiqu’il en soit, l’attitude, les mots et la gêne de Kamala Harris sur le sujet, cette nuit sur CNN, prouvent que les démocrates n’ont pas tant envie que l’on en sache davantage.
La réponse se trouvera peut-être dans les livres d’histoire dans cinquante ans ou… dans la presse américaine, grâce à l’indiscrétion d’un proche, juste avant l’élection présidentielle du 5 novembre.