«Les emmerdes, ça vole toujours en escadrille», disait l’ancien président français Jacques Chirac. La formule vaut pour la gauche, qui accumule les déboires. Après la gifle administrée mardi par Donald Trump au camp démocrate, les sociaux-démocrates allemands (SPD), en chute libre dans la plupart des scrutins régionaux, ont tout à craindre des élections anticipées qui pourraient avoir lieu en janvier prochain à la demande des chrétiens-démocrates de la CDU, le principal parti d’opposition.
La coalition au pouvoir outre-Rhin, qui réunit le SPD, les Verts et les libéraux du FDP, s’est en effet effondrée mercredi en raison de profondes dissensions sur la politique financière à mener. Les élections allemandes devaient avoir lieu en septembre 2025.
La gauche est en crise en Occident. L’extrême droite progresse à ses dépens depuis plusieurs années ou décennies déjà. La gauche de gouvernement, de type social-démocrate, est-elle condamnée à terme? Le politologue français Gérard Grunberg, spécialiste de ce courant politique, se pose sérieusement la question.
Même point de vue radical du politologue René Knüsel, professeur honoraire de l’Université de Lausanne, qui s’exprime ici sur la gauche en général.
Ces dernières années, la gauche a enfourché des chevaux qui lui font perdre la course électorale. Gérard Grunberg observe:
«La gauche française est aujourd’hui très faible. Elle représente environ un quart seulement de l’électorat. En son sein, les jeunes élites se situent très à gauche, épousent les thèses wokes et soutiennent les Palestiniens. On les trouve chez LFI en France et à l’intérieur du Parti démocrate aux Etats-Unis. Tout cela a donné du grain à moudre à Donald Trump», constate le politologue français. «Cette gauche prend un gros risque avec l’électorat populaire en négligeant la question de l’immigration», ajoute-t-il.
René Knüsel abonde:
Le politologue lausannois perçoit «des tensions au sein de la gauche entre ceux qui embrassent les nouveaux enjeux sociétaux et ceux qui se retrouvent sur des aspects plus traditionnels». René Knüsel n’exclut pas l’hypothèse d’un éclatement dans certaines formations de gauche, chez les démocrates américains, par exemple. Et chez les socialistes suisses? L'avis du professeur honoraire de l'Université de Lausanne:
Gérard Grunberg n'hésite pas à envisager le pire pour la gauche:
«Toute la difficulté pour la gauche est d’intégrer des thèmes dont l’extrême droite s’est emparée, l’immigration, pour ne pas la citer, analyse le politologue français. C’est un vrai problème, car on touche ici à des contradictions. Qui ne sont peut-être toutefois pas insurmontables si l’on songe à la gauche danoise actuellement au gouvernement et qui applique des critères migratoires assez stricts.»
Le conseiller national vert genevois Nicolas Walder, défenseur de la notion de genre dans son acception politique, est-il sensible aux critiques adressées à la gauche woke, dans laquelle il est parfois rangé?
Mercredi, suite à l’élection de Donald Trump, il a posté sur X un commentaire empreint de colère et d’inquiétude:
Aujourd’hui c’est la victoire de la vulgarité, du sexisme, du racisme et de l’extrémisme. Notre seul espoir pour préserver nos libertés et la démocratie se trouve désormais à Bruxelles. La Suisse doit urgemment consolider ses liens avec l’ Union Européenne. @LesVertsSuisses
— Nicolas Walder (@WalderNicolas) November 6, 2024
Nicolas Walder se défend contre les attaques:
Passée cette présentation, Nicolas Walder reconnaît qu’«il peut y avoir ici ou là des excès dans les revendications ou actions dites "wokes", même si c’est là un terme dont j’ai encore du mal à saisir ce qu'il recoupe». Quels excès?
Pourquoi? «Cela peut nuire à l'objectif, qui reste de promouvoir les libertés et le respect, ainsi que de dénoncer un certain formatage des personnes, y compris des enfants, dans des stéréotypes de genre en raison de leur sexe biologique.»
Pour le conseiller national genevois, «le genre et l’immigration sont des prétextes invoqués pour expliquer la victoire de Donald Trump, alors qu’elle repose avant tout sur des angoisses liées au pouvoir d’achat et à la globalisation économique, ainsi qu'à la crise climatique, qui assombrit nos perspectives. Une crise climatique toujours en quelque sorte refoulée au profit de la chimère d'une croissance infinie».
Sur la question polémique du genre, et à présent que les démocrates américains ont été sévèrement battus, on perçoit comme un début de nuance, voire d'autocritique, chez ceux qui ont fait de cet objet un thème identitaire de gauche.