Le projet israélien «E1» inquiète en Palestine
Des tas de gravats, de béton et de métal tordu jonchent le carrefour en lisière de la petite ville palestinienne d'Al-Eizariya. Des commerces et des stations de lavage de voitures s'y trouvaient autrefois, et des Palestiniens y vaquaient à leurs affaires. Mais il n'en reste rien. Les forces de sécurité israéliennes ont récemment démoli une quarantaine de bâtiments à ce carrefour de Cisjordanie.
En août 2025, les autorités israéliennes ont signifié aux commerçants du carrefour d'Al-Eizariya un ordre de démolition, raconte Dawood Al-Jahalin, le chef de la communauté bédouine arabe Al-Jahalin, qui vit dans la région. Seuls cinq bâtiments y étaient toutefois mentionnés.
Une raison officielle qui peine à convaincre
Selon lui, ils ont été surpris lorsque, quelques mois plus tard, plus d'une centaine de soldats équipés de machines lourdes ont fait irruption dans le secteur. Les démolitions ont alors débuté sous des tirs de gaz lacrymogène et de grenades assourdissantes.
La raison officielle invoquée: l'absence de permis de construire. Le site concerné se trouve dans ce que l'on appelle la zone C. Dans le cadre des accords d'Oslo, conclus dans les années 1990, la Cisjordanie a été divisée en trois zones: dans la zone C, Israël exerce le contrôle à la fois sur la sécurité et les affaires civiles; c'est là que se trouvent également la grande majorité des colonies et les principales routes de liaison.
Selon les Nations Unies, moins de 5% de toutes les demandes de permis de construire déposées par des Palestiniens dans la zone C sont accordées par Israël. Dans la zone B, Israël est responsable de la sécurité tandis que l'Autorité palestinienne est compétente pour les affaires civiles; dans la zone A, l'Autorité palestinienne assume les deux rôles.
Situation stratégique
Du carrefour où ont eu lieu les démolitions, il est possible de se diriger vers l'est en direction de la colonie israélienne de Ma'ale Adumim, et vers l'ouest en direction du centre-ville d'al-Eizariya. Plus loin encore vers l'ouest se trouve Jérusalem, et entre les deux s'étire la ligne de séparation.
C'est vraisemblablement cette position stratégique qui explique pourquoi, à la mi-mai, des centaines de Palestiniens ont perdu leurs moyens de subsistance en ce lieu.
Entre Jérusalem et le bloc de colonies de Ma'ale Adumim doit voir le jour une nouvelle colonie reliant les deux. Ce projet, baptisé E1, devrait comprendre plus de 3000 logements. Actuellement, entre les deux localités, distantes de onze kilomètres, se trouvent surtout du sable, des gravats et des arbres. Quelques Palestiniens de tradition bédouine vivent aux alentours du bloc de colonies.
Si Israël développe le projet E1 entre Jérusalem et Ma'ale Adumim, ceux-ci devraient partir. Et cela séparerait le nord et le sud de la Cisjordanie l'un de l'autre, affirment des critiques. Un Etat palestinien continu à Jérusalem-Est et en Cisjordanie deviendrait alors vraisemblablement impossible.
Car, entre Ma'ale Adumim et Jérusalem, passe une route de liaison qu'utilisent actuellement aussi des Palestiniens pour se déplacer entre le nord et le sud de la Cisjordanie.
Un territoire et une population scindés en deux
Au-delà de Ma'ale Adumim commence un désert peu peuplé, vallonné et torride en été. La prochaine grande route reliant le nord et le sud longe la mer Morte. Pour des Palestiniens souhaitant se rendre, par exemple, de Bethléem (sud) à Ramallah (nord), cela représenterait un détour de plusieurs heures.
L'axe nord-sud actuel entre Jérusalem et Ma'ale Adumim ne serait plus librement accessible aux Palestiniens si E1 est construit. Car la barrière de séparation serait alors vraisemblablement prolongée autour de Ma'ale Adumim, rattachant ainsi à Jérusalem un territoire d'environ 12 kilomètres carrés.
Le gouvernement israélien a toutefois déjà envisagé des solutions. Lié au développement de E1 se trouve le projet «Fabric of Life». L'objectif: construire une route de liaison alternative entre le sud et le nord de la Cisjordanie. Elle doit permettre aux Palestiniens de circuler sans traverser la zone E1.
Les espoirs douchés d'un territoire continu
Yehuda Shaul est l'un des défenseurs des droits humains les plus connus d'Israël. Jeune homme, il a servi dans l'armée israélienne en Cisjordanie, avant de fonder l'organisation civile «Breaking the Silence» («Briser le silence», en français).
Dans celle-ci, d'anciens soldats et des soldats en activité parlent librement de leur expérience personnelle du traitement réservé aux Palestiniens dans les territoires occupés. Il dirige aujourd'hui le think tank indépendant Ofek et propose des circuits géopolitiques à travers la Cisjordanie occupée. Yehuda Shaul explique:
Autrement dit: il ne serait pas nécessaire d'avoir un territoire palestinien continu, du moment que les différentes localités palestiniennes resteraient reliées par des routes. Lui aussi souligne que le développement de E1 diviserait la Cisjordanie en deux parties, et ferait, de fait, mourir tout espoir d'un Etat palestinien continu, du moins en Cisjordanie.
La Cisjordanie connaît une transformation profonde sous l'actuel gouvernement israélien de droite. La démolition de quelques bâtiments commerciaux à l'est de Jérusalem n'en est vraisemblablement que le prélude.
