L'expertise en drones de l'Ukraine met Zelensky face à un dilemme
L'Ukraine n'a jamais été aussi sollicitée. En plus de quatre années de guerre, l'armée de Kiev a considérablement développé ses capacités de défense anti-drones. Le pays en guerre dispose aujourd'hui d'une expertise que plusieurs Etats du Golfe, notamment, réclament d'urgence dans le cadre de leur conflit avec l'Iran.
Comme l'a annoncé le président ukrainien Volodymyr Zelensky la semaine dernière, onze pays auraient jusqu'ici sollicité Kiev en matière de défense anti-drones. Parmi eux figureraient, outre des voisins de l'Iran, certains pays européens et les Etats-Unis.
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Avec quelles techniques de défense l'Ukraine peut-elle aider ces pays, et pourquoi Zelensky se retrouve-t-il aujourd'hui face à un dilemme? Panorama de la situation.
Une expertise ukrainienne très convoitée
Les capacités de l'Ukraine sont aujourd'hui très recherchées, car la Russie submerge le pays quasi quotidiennement de centaines de drones kamikazes de conception iranienne, les Shahed. Un type de drone que l'Iran utilise également contre les Etats du Golfe depuis le début de la guerre au Moyen-Orient. La Russie les fabrique désormais elle-même sous le nom de Geran-2.
Selon ses propres déclarations, l'armée de l'air ukrainienne intercepte plus de 80% des drones russes avant qu'ils ne pénètrent dans l'espace aérien ukrainien. Dans le cadre de la guerre menée contre leur pays, des entreprises d'armement ukrainiennes ont développé toute une gamme de drones d'interception, dont des engins bon marché à usage unique. Le président Zelensky a ordonné d'en produire jusqu'à mille par jour.
Une alternative économique au Patriot
Le prix d'un drone d'interception varie considérablement. Selon le modèle, il va d'un peu plus de 550 francs à un peu plus de 9000 francs. Même les modèles les plus onéreux ne représentent cependant qu'une fraction du coût d'un missile anti-aérien Patriot, estimé à plus d'un million de dollars. Pour les missiles PAC-3 du fabricant américain Lockheed Martin, la facture se chiffre même à plusieurs millions de dollars l'unité.
L'armée ukrainienne dispose par ailleurs de dispositifs de défense aérienne plus traditionnels, parfois improvisés, comme des mitrailleuses lourdes montées sur des pick-ups. Les troupes ukrainiennes utilisent également des missiles sol-air tirés par des fantassins, des armes initialement conçues pour abattre, par exemple, des hélicoptères volant à basse altitude.
L'Ukraine emploie en outre des équipements électroniques visant à perturber les systèmes de navigation des drones russes. Ces dispositifs peuvent ainsi amener les engins ennemis à modifier leur trajectoire au-dessus de l'Ukraine et à retourner vers la Russie.
Un moyen de protéger le détroit d'Ormuz
Selon le média britannique The Times, l'expertise ukrainienne pourrait également contribuer à protéger le détroit d'Ormuz, une route essentielle pour le transport international de pétrole et de gaz naturel liquéfié. Le trafic maritime y est pratiquement à l'arrêt en raison de la guerre et de la menace d'attaques iraniennes.
Selon The Times, le Royaume-Uni examine plus précisément dans quelle mesure le drone d'interception Octopus peut être déployé pour la défense aérienne au Moyen-Orient. Londres et Kiev développent et produisent ce modèle conjointement, à l'origine dans le but de soutenir l'Ukraine dans la guerre d'agression russe. Le président américain Donald Trump avait auparavant exhorté les alliés à contribuer à la sécurisation des pétroliers dans le détroit d'Ormuz.
Des experts ukrainiens dans quatre pays
Zelensky a déjà répondu à l'intérêt croissant pour les technologies ukrainiennes de défense anti-drones: le 8 mars, il a annoncé que l'Ukraine enverrait des experts en la matière dans les Etats de la région du Golfe:
Trois jours plus tard, il annonçait que les experts avaient pris leurs fonctions: au Qatar, en Arabie saoudite et aux Emirats arabes unis. Des experts militaires ukrainiens avaient également été dépêchés en Jordanie. Selon des sources sécuritaires, ils auraient pour mission d'y contribuer à la sécurisation de bases américaines, notamment en y démontrant le fonctionnement des systèmes de défense anti-drones ukrainiens. Chaque équipe serait composée de dizaines de personnes, selon Kiev.
L'Ukraine face à un dilemme
L'exportation de systèmes de défense ukrainiens vers le Moyen-Orient va-t-elle suivre? Sur cette question, Zelensky se retrouve face à un «dilemme du contrôle des exportations», comme le nomme le média ukrainien Kyiv Independent.
Car depuis le début de la guerre d'agression russe en 2022, l'Ukraine applique des restrictions strictes aux exportations d'armements, afin de s'assurer que les armes restent dans le pays. Le président ukrainien avait par ailleurs souligné à plusieurs reprises que toute aide de l'Ukraine au Moyen-Orient ne devait pas se faire au détriment de sa propre défense.
Des analystes du média numérique spécialisé The War Zone rapportent que les entreprises ukrainiennes ne sont pas non plus autorisées à exporter des drones d'interception pour l'heure. Ainsi, le développeur ukrainien de drones de combat Wild Hornets, connu pour son drone d'interception «The Sting», a indiqué au média que, malgré un intérêt croissant pour son produit au Moyen-Orient, il n'avait pas encore obtenu d'autorisation d'exportation.
La raison en est le système étatique ukrainien de contrôle et d'autorisation des exportations, qui couvre les biens d'armement et les technologies à double usage, c'est-à-dire les technologies développées principalement à des fins civiles, mais pouvant également être utilisées à des fins militaires. A ce sujet, l'autorité ukrainienne précise expressément que l'Etat doit approuver les transferts internationaux de tels biens, en mettant en balance intérêts sécuritaires et objectifs économiques.
Dès septembre 2025, le Conseil ukrainien pour la sécurité économique (ESCU) avait déclaré qu'il existait des «divergences» entre le gouvernement ukrainien, dont la priorité absolue est la sécurité nationale, et les entreprises souhaitant accélérer leur production.
Des entreprises prêtes à apporter leur aide
SkyFall, entre autres, un fabricant ukrainien de drones militaires, s'est montré intéressé par la livraison de modèles d'interception au Moyen-Orient. Comme l'a rapporté l'agence Reuters dès le 7 mars, l'entreprise a indiqué que ses capacités de production avaient dépassé les possibilités d'absorption de l'Ukraine, et qu'elle était prête à exporter.
Un représentant de SkyFall a, en outre, précisé à Reuters:
Le fabricant indique que son drone d'interception P1-SUN a abattu plus de 1500 engins Shahed et 1000 autres drones depuis sa mise en service il y a quatre mois.
«L'entreprise est prête à apporter tout le soutien nécessaire si nous obtenons le feu vert de notre gouvernement», a ajouté le représentant, précisant lui aussi que cela ne se ferait que si cela ne compromettait pas la capacité de l'Ukraine à assurer sa propre défense.
Un porte-parole du développeur de drones de combat ukrainien Wild Hornets a affiché une disposition similaire. Dans un entretien avec The War Zone, il a indiqué que, si le cadre légal venait à évoluer, Wild Hornets serait en mesure de livrer des drones à des nations étrangères. L'entreprise a, en revanche, démenti les informations selon lesquelles elle serait en négociations directes avec l'Arabie saoudite pour la vente de drones Sting.
Wild Hornets Statement Regarding Export Negotiations
— Wild Hornets (@wilendhornets) March 13, 2026
Ukrainian defense company Wild Hornets, the manufacturer of the highly successful STING interceptor drone used against Shahed-type UAVs, states that it is not currently engaged in export negotiations with any country or… pic.twitter.com/GMk00EoRrH
L'espoir d'obtenir une aide en retour
Avant d'accorder les autorisations nécessaires à l'exportation d'armements, Zelensky cherchera vraisemblablement à négocier en contrepartie une aide concrète pour l'Ukraine. Il a notamment déjà réclamé des missiles pour le système anti-aérien Patriot, dont Kiev manque actuellement. En échange, un nombre correspondant d'engins d'interception serait libéré à l'exportation, a-t-on indiqué.
Des analystes mettent, cependant, en garde, selon un article du magazine américain Fortune, contre l'opportunisme de Zelensky: l'idée générale est que pénétrer le marché mondial de l'armement n'est pas aussi simple que de signer un contrat. Yevhen Mahda, directeur général de l'Institut de politique mondiale de Kiev, a en outre souligné à Fortune:
Il s'agit d'un marché dominé par les Etats-Unis, a-t-il précisé. Mahda a par ailleurs mis en garde contre l'idée que les marchés s'ouvriraient simplement grâce à la force de persuasion de l'argumentation ukrainienne. Il a conclu:

