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Moyen-Orient

Visions du Réel: ils racontent leur amour sous les bombes

La journaliste Janay Boulos et le cinéaste Abd Alkader Habak, réalisateurs du film «Birds of war» diffusé aux Vision du Réel, à Nyon.
Abd Alkader Habak et Janay Boulos, réalisateurs du film «Birds of war» diffusé aux Visions du Réel à Nyon.Image: Birds of war

Ils sont tombés amoureux sous les bombes: «Je ne pensais pas survivre»

Janay Boulos est une journaliste libanaise basée à Londres, Abd Alkader Habak est cinéaste en Syrie. Leur histoire d'amour débute lorsqu'il vit sous les bombardements du régime d'Assad. De cette romance est né un film, présenté aux Visions du Réel à Nyon. Rencontre.
25.04.2026, 18:5025.04.2026, 18:50

Le soleil tape sur la terrasse du festival Visions du Réel à Nyon, lundi 20 avril aux alentours de 10 heures. Janay Boulos, journaliste libanaise, et Abd Alkader Habak, cinéaste et activiste syrien, sont en Suisse depuis quelques jours à l'occasion de la sortie de leur film Birds of War, diffusé le 18 et le 19 avril dans le cadre de l'événement.

Le couple s'est rencontré en 2016. A l'époque, elle travaille à Londres pour la BBC et a besoin de contacts en Syrie pouvant documenter la guerre civile, la presse ayant été interdite de territoire. Elle fait alors la rencontre d'Abd Alkader Habak. Ils ne se sont plus jamais quittés depuis.

Extraits du film «Birds of war».
L'un des extraits à Alep du film Birds of war.Image: Birds of war
Extraits du film «Birds of war».
Une scène de destruction à Alep en 2016.Image: Birds of war

Dix ans plus tard, tous deux continuent de faire des allers-retours professionnels au Moyen-Orient. «Nous vivons entre Londres, la Syrie et le Liban», explique Janay Boulos, très inquiète de la situation dans son pays d'origine.

«Laissez-nous vivre»

Son dernier voyage au Liban remonte au mois de mars. Sa famille et ses proches vivent dans une ville au nord de Beyrouth. L'endroit «n'est pas encore affecté par les bombes, mais les gens ont peur», déclare-t-elle.

«Le bruit des avions israéliens résonne dans l'air. Lorsqu'ils bombardent à proximité, tu l'entends»
Janay Boulos

Durant son séjour, la journaliste veut se rendre au sud du pays, où les combats entre le Hezbollah et l'armée israélienne font rage. Son père l'en a découragée. «Tu es folle», lui assène-t-il. Ce qu'elle a tout de même pu constater, c'est que «la population est fatiguée».

«Les Libanais aiment la vie. Ils aiment danser, faire la fête. Mais ils ont vécu guerre après guerre et le pays n'a pas pu se reconstruire, notamment après la crise économique et l'explosion du port de Beyrouth. Ils ont perdu espoir et vivent au jour le jour. C'est triste, car ils sont résilients et très créatifs.»

Interrogée sur l'avenir du pays, Janay Boulos se veut positive, mais craint néanmoins que «personne n'arrive à stopper l'avancée d'Israël au Liban».

«Nous avons vu, en Palestine, la manière dont l'Etat hébreu fonctionne. Il prend des terres petit à petit et a le feu vert pour le faire. Je ne sais pas quelle sera la fin de tout cela»

Le cercle vicieux dans lequel le Liban est plongé est également mentionné: «Admettons que le Hezbollah disparaisse. La résistance se manifestera autrement. D'autres personnes voudront défendre le pays. C'est un cycle qui se transmet de génération en génération.» En rappelant cette réalité, elle sourit:

«C'est compliqué... Et en même temps, tellement simple. Laissez-nous vivre! Arrêtez de tuer des gens sous prétexte de vouloir détruire le Hezbollah»

Si, aujourd'hui, la guerre fait partie de l'environnement de travail de Janay Boulos, le contexte était tout autre lorsqu'elle s'éprend d'Abd Alkader Habak.

L'amour sous les bombes

Revenons en 2016. Au moment de leur rencontre, c'est la situation en Syrie qui est «chaotique», rappelle Abd Alkader Habak.

«Le pays était en train de s'effondrer. A l'époque, j'étais à Alep. La ville était assiégée par le régime de Bachar al-Assad et la Russie. Des bombardements avaient lieu partout et devenaient de plus en plus intenses. Je ne pensais pas que j'allais survivre.»

Le cinéaste filme les rues, les habitants, les destructions, l'horreur et la violence, et envoie les images à Janay Boulos. Jusqu'au jour où les bombes visent le lieu de travail du cinéaste et de ses collègues. Il est temps de partir. Prochaine destination? Idlib.

Extraits du film «Birds of war».
Un immeuble détruit à Alep.Image: Birds of war

Le futur couple continue de communiquer. Tout au long de Birds of war, leurs échanges virtuels apparaissent à l'écran, guident la narration et permettent d'assister aux prémices de leur idylle. Quand soudain: «Fin 2016, pendant près de deux mois, je n'ai plus de nouvelles de lui», se remémore Janay Boulos. Des milliers de kilomètres les séparent et elle s'inquiète pour cet homme qu'elle n'a pourtant encore jamais rencontré.

Extraits du film «Birds of war».
Des extraits de messages sont diffusés tout au long du film.Image: Birds of war
Extraits du film «Birds of war».
Pendant plusieurs mois, le couple a échangé en ligne.Image: Birds of war

Une photo qui va tout changer

Abd Alkader Habak refait finalement surface. Il ne lui est rien arrivé. Un événement va pourtant bientôt changer le cours de son destin. «Mes amis avaient déjà décidé de quitter la Syrie, explique-t-il. Ils avaient besoin de faire une pause et sont partis en Turquie.» L'idée trotte également dans la tête du cinéaste, qui confie cependant: «J'avais besoin de repousser mes limites avant de m'en aller.» Ce point de rupture surviendra le 15 avril 2017.

Une opération d'évacuation d'habitants de localités assiégées est en cours ce jour-là, lorsqu'un attentat suicide tue 126 personnes, dont 68 enfants – l'une des attaques les plus meurtrières depuis le début de la guerre. Abd Alkader Habak est projeté en arrière par la déflagration. Sur une photo, on le voit hurler. Le corps d'un enfant gît à côté de lui. Le cliché va faire le tour du monde et braquer les projecteurs sur celui qui restait volontairement sous les radars du régime d'Assad. Il est temps de fuir.

Abd Alkader Habak après l'attentat suicide du 15 avril qui a coûté la vie à 126 personnes.
Abd Alkader Habak après l'attentat suicide du 15 avril 2017 qui a coûté la vie à 126 personnes.Image: PrimoAhmad

Abd Alkader Habak et Janay Boulos se retrouvent enfin en Turquie. «Au début, je n'y allais que pour quelques jours», se remémore-t-elle. Il la rejoint finalement à Londres et le couple se marie. Le cinéaste ne le sait pas encore, mais ce n'est qu'en décembre 2024, après la chute du régime du dictateur, qu'il foulera à nouveau le sol syrien.

Le besoin viscéral d'être sur place

Malgré l'impossibilité de retourner dans son pays d'origine, son engagement et son travail seront des éléments déclencheurs pour sa femme. Quel sens veut-elle donner à son métier? Le constat est sans appel:

«Je veux être au Liban. Il s'agit de mon peuple, ma famille, ma terre, ma langue, ma culture. A Londres, je ressens un conflit interne: que signifie "être en sécurité" quand tes proches sont en danger?»
Janay Boulos

Un besoin viscéral qui sera comblé lorsque la révolution libanaise éclate en 2019. «J'ai immédiatement voulu y aller. Mon mari m'a lancé un grand: "Oui!" A partir de ce jour, ma vie a changé.»

D'un point de vue européen, on peut s'interroger sur cette nécessité d'être sur place, où le danger et la mort font partie inhérente du quotidien. «Quand je suis au Liban, je vois les choses, je les vis. Et je n'ai pas peur», assure Janay Boulos. De son côté, Abd Alkader Habak explique qu'il culpabilisait en recevant des nouvelles de Syrie. «Oui, je survivais, ajoute-t-il. Mais les autres continuaient de se battre et mettaient leur vie en danger. Ça te ronge de l'intérieur. Autrefois, j'étais dans la révolution, j'aidais les gens. Aujourd'hui, j'aimerais encore être cette personne.»

Mission accomplie: le couple est désormais à la tête d'une société de production dont l'objectif est notamment de former des talents au Liban et en Syrie qui réaliseront du contenu sur le terrain. Birds of war est son premier long-métrage.

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source: reddit
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