Ils sont tombés amoureux sous les bombes: «Je ne pensais pas survivre»
Le soleil tape sur la terrasse du festival Visions du Réel à Nyon, lundi 20 avril aux alentours de 10 heures. Janay Boulos, journaliste libanaise, et Abd Alkader Habak, cinéaste et activiste syrien, sont en Suisse depuis quelques jours à l'occasion de la sortie de leur film Birds of War, diffusé le 18 et le 19 avril dans le cadre de l'événement.
Le couple s'est rencontré en 2016. A l'époque, elle travaille à Londres pour la BBC et a besoin de contacts en Syrie pouvant documenter la guerre civile, la presse ayant été interdite de territoire. Elle fait alors la rencontre d'Abd Alkader Habak. Ils ne se sont plus jamais quittés depuis.
Dix ans plus tard, tous deux continuent de faire des allers-retours professionnels au Moyen-Orient. «Nous vivons entre Londres, la Syrie et le Liban», explique Janay Boulos, très inquiète de la situation dans son pays d'origine.
«Laissez-nous vivre»
Son dernier voyage au Liban remonte au mois de mars. Sa famille et ses proches vivent dans une ville au nord de Beyrouth. L'endroit «n'est pas encore affecté par les bombes, mais les gens ont peur», déclare-t-elle.
Durant son séjour, la journaliste veut se rendre au sud du pays, où les combats entre le Hezbollah et l'armée israélienne font rage. Son père l'en a découragée. «Tu es folle», lui assène-t-il. Ce qu'elle a tout de même pu constater, c'est que «la population est fatiguée».
Interrogée sur l'avenir du pays, Janay Boulos se veut positive, mais craint néanmoins que «personne n'arrive à stopper l'avancée d'Israël au Liban».
Le cercle vicieux dans lequel le Liban est plongé est également mentionné: «Admettons que le Hezbollah disparaisse. La résistance se manifestera autrement. D'autres personnes voudront défendre le pays. C'est un cycle qui se transmet de génération en génération.» En rappelant cette réalité, elle sourit:
Si, aujourd'hui, la guerre fait partie de l'environnement de travail de Janay Boulos, le contexte était tout autre lorsqu'elle s'éprend d'Abd Alkader Habak.
L'amour sous les bombes
Revenons en 2016. Au moment de leur rencontre, c'est la situation en Syrie qui est «chaotique», rappelle Abd Alkader Habak.
Le cinéaste filme les rues, les habitants, les destructions, l'horreur et la violence, et envoie les images à Janay Boulos. Jusqu'au jour où les bombes visent le lieu de travail du cinéaste et de ses collègues. Il est temps de partir. Prochaine destination? Idlib.
Le futur couple continue de communiquer. Tout au long de Birds of war, leurs échanges virtuels apparaissent à l'écran, guident la narration et permettent d'assister aux prémices de leur idylle. Quand soudain: «Fin 2016, pendant près de deux mois, je n'ai plus de nouvelles de lui», se remémore Janay Boulos. Des milliers de kilomètres les séparent et elle s'inquiète pour cet homme qu'elle n'a pourtant encore jamais rencontré.
Une photo qui va tout changer
Abd Alkader Habak refait finalement surface. Il ne lui est rien arrivé. Un événement va pourtant bientôt changer le cours de son destin. «Mes amis avaient déjà décidé de quitter la Syrie, explique-t-il. Ils avaient besoin de faire une pause et sont partis en Turquie.» L'idée trotte également dans la tête du cinéaste, qui confie cependant: «J'avais besoin de repousser mes limites avant de m'en aller.» Ce point de rupture surviendra le 15 avril 2017.
Une opération d'évacuation d'habitants de localités assiégées est en cours ce jour-là, lorsqu'un attentat suicide tue 126 personnes, dont 68 enfants – l'une des attaques les plus meurtrières depuis le début de la guerre. Abd Alkader Habak est projeté en arrière par la déflagration. Sur une photo, on le voit hurler. Le corps d'un enfant gît à côté de lui. Le cliché va faire le tour du monde et braquer les projecteurs sur celui qui restait volontairement sous les radars du régime d'Assad. Il est temps de fuir.
Abd Alkader Habak et Janay Boulos se retrouvent enfin en Turquie. «Au début, je n'y allais que pour quelques jours», se remémore-t-elle. Il la rejoint finalement à Londres et le couple se marie. Le cinéaste ne le sait pas encore, mais ce n'est qu'en décembre 2024, après la chute du régime du dictateur, qu'il foulera à nouveau le sol syrien.
Le besoin viscéral d'être sur place
Malgré l'impossibilité de retourner dans son pays d'origine, son engagement et son travail seront des éléments déclencheurs pour sa femme. Quel sens veut-elle donner à son métier? Le constat est sans appel:
Un besoin viscéral qui sera comblé lorsque la révolution libanaise éclate en 2019. «J'ai immédiatement voulu y aller. Mon mari m'a lancé un grand: "Oui!" A partir de ce jour, ma vie a changé.»
D'un point de vue européen, on peut s'interroger sur cette nécessité d'être sur place, où le danger et la mort font partie inhérente du quotidien. «Quand je suis au Liban, je vois les choses, je les vis. Et je n'ai pas peur», assure Janay Boulos. De son côté, Abd Alkader Habak explique qu'il culpabilisait en recevant des nouvelles de Syrie. «Oui, je survivais, ajoute-t-il. Mais les autres continuaient de se battre et mettaient leur vie en danger. Ça te ronge de l'intérieur. Autrefois, j'étais dans la révolution, j'aidais les gens. Aujourd'hui, j'aimerais encore être cette personne.»
Mission accomplie: le couple est désormais à la tête d'une société de production dont l'objectif est notamment de former des talents au Liban et en Syrie qui réaliseront du contenu sur le terrain. Birds of war est son premier long-métrage.
