La Suisse pourrait commettre la même erreur que le Royaume-Uni
Le Royaume-Uni n’a jamais été le membre le plus docile de l’Union européenne. Il y a toujours eu des frictions, notamment au sujet des contributions au budget commun. Pour l’aile droite du parti conservateur, Bruxelles est devenue l'ennemi à abattre, alors que l’adhésion effective du pays en 1973 était le fait du gouvernement conservateur de l'époque. En 2016, l’heure des opposants à l’UE avait sonné.
A la veille de sa victoire aux élections législatives de 2015, le premier ministre conservateur David Cameron avait promis d’organiser un référendum sur l’adhésion à l’UE. Alors qu’il y était autrefois opposé, il s’était rallié à cette cause dès son arrivée à la tête du gouvernement. Mais en vain. Le 23 juin 2016, 52% des votants se sont prononcés en faveur du Brexit.
Dix longues années se sont écoulées depuis, qui ont mis le Royaume-Uni à rude épreuve. Le slogan «Take Back Control» («Reprenons le contrôle») des partisans du Brexit n'était, rétrospectivement, qu'une promesse en l'air. Certes, de nouveaux accords commerciaux ont été conclus, mais ils n'ont pas suffi à compenser la perte du marché européen. L'économie britannique a perdu jusqu'à 8% de son produit intérieur brut (PIB).
Chaises musicales à Westminster
Une sorte de chaos permanent s’est installé dans le système politique britannique, qui est pourtant censé fonctionner selon des règles claires. Depuis la démission de David Cameron après sa cuisante défaite au référendum sur le Brexit, cinq premiers ministres se sont succédé au 10 Downing Street à Londres. Et le sixième se profile à l'horizon.
Le premier ministre travailliste Keir Starmer, en fonction depuis 2024, est dos au mur après la récente défaite électorale de son parti. Rares sont ceux qui parient sur sa capacité à se maintenir plus longtemps au pouvoir. Keir Starmer s’était opposé au Brexit, mais ses détracteurs, parmi lesquels l’ancien ministre de la santé Wes Streeting, critiquent son manque de fermeté dans le dossier européen.
Vers un retour dans le giron de l'UE?
Wes Streeting souhaite «succéder» à Keir Starmer et promet un retour du Royaume-Uni dans l’UE. La majorité des Britanniques le soutiendrait. Plusieurs sondages menés ces dernières années montrent que plus de 50% des Britanniques souhaitent revenir sur le Brexit. La population semble avoir réalisé qu'aucune, ou presque, des promesses mirobolantes qui leur avaient été faites, n’a été tenue.
Est particulièrement visé ce qui avait principalement conduit la population à voter pour le Brexit, bien qu'à une courte majorité. Il s'agit du ras-le-bol de la forte immigration due à la libre circulation des personnes dans l'UE. Le parallèle est aisé avec le vote sur l’initiative de l’UDC «Pas Suisse à 10 millions», qui vise aussi à dénoncer l’accord sur la libre circulation des personnes.
Une trajectoire devenue incontrôlable
Au Royaume-Uni, l'immigration qui a suivi l'élargissement de l'UE à l'Est en 2004 a été le principal facteur de mécontentement des Britanniques. Le premier ministre travailliste, Tony Blair, avait renoncé aux clauses de sauvegarde prévues à l'époque, car l'économie britannique avait besoin de main-d'œuvre. Environ 800 000 personnes sont ainsi arrivées de la seule Pologne. La population a eu le sentiment de perdre le contrôle de la situation.
La similitude avec le débat d'aujourd'hui en Suisse est manifeste. Les partisans du Brexit, emmenés par Boris Johnson et Nigel Farage, ont exploité ce ressentiment durant leur campagne. Or, l'après-Brexit a montré que le nombre de demandes d'asile n'avait pas diminué, pas plus que celui des migrants économiques. Bien au contraire: dans les deux cas, les chiffres ont explosé.
Une hausse massive des demandeurs d'asile
Les arrivées de migrants par la Manche restent un sujet sensible au Royaume-Uni. Depuis le Brexit, cette immigration n'a pas diminué, mais augmenté. Plus de 40 000 personnes sont arrivées par bateau en 2025. En cause: le fait que, depuis le Brexit, le Royaume-Uni ne participe plus au système d'asile de l'UE. Le gouvernement n'a donc plus accès aux bases de données de l'Union.
«Les demandeurs d'asile dont la requête a été rejetée peuvent encore tenter un dernier recours au Royaume-Uni», a expliqué à la NZZ Madeleine Sumption, experte en migration à l’université d’Oxford.
Le conseiller fédéral Beat Jans s’en inquiète également, car la Suisse pourrait, en cas de dénonciation de la libre circulation des personnes, perdre sa participation au système Schengen-Dublin.
Il n'y a pas de lien direct, mais ces deux accords sont politiquement liés. Une dénonciation des accords de Schengen et de Dublin par l'UE est donc un scénario envisageable. Le Département fédéral de justice et police (DFJP) est très inquiet, d'autant plus que l'expérience des Britanniques face aux migrants arrivant par bateau lui donne raison.
Le mirage de la baisse de la main-d'œuvre étrangère
L'évolution a été encore plus extrême en matière d'immigration régulière. Après le Brexit, le premier ministre Boris Johnson a souhaité la réglementer au niveau national, comme le réclame actuellement l'UDC dans sa campagne. Le Royaume-Uni a mis en place un système d'immigration à points, similaire à celui utilisé en Australie ou au Canada. Pour obtenir un visa, les candidats à l'immigration doivent gagner l'équivalent d'au moins 28 000 francs par an.
Des exceptions ont été prévues pour les secteurs connaissant une pénurie de main-d'œuvre, notamment les soins, la construction ou l'informatique. Il s’est alors produit exactement le contraire de ce que promettait le Brexit: en 2015, l’année précédant le référendum, le solde migratoire s’élevait à environ 330 000 personnes. En 2022 et 2023, il a triplé pour dépasser les 900 000 personnes.
A mesure que les ressortissants de l’UE quittaient le Royaume-Uni, ceux-ci ont été remplacés par de la main-d’œuvre provenant de pays tiers, tels que l’Inde, le Nigeria ou les Philippines. Et, selon la NZZ, la fin de la libre circulation des personnes sans formalités administratives a conduit «les employeurs britanniques à se montrer plus proactifs dans leur recrutement». C’est précisément ce qui devrait donner matière à réflexion à la Suisse.
Le Brexit a donc produit l'effet inverse de celui recherché. Les Britanniques parlent même d'une «Boris wave» (une «vague Boris»), en référence à l'ancien premier ministre qui a conduit le pays hors de l'Union européenne. Ces dernières années, le gouvernement a toutefois durci les règles, notamment en matière de regroupement familial. Résultat: l'immigration est retombée à son niveau de 2015.
L’UDC entend également s’attaquer au regroupement familial. Mais, au Royaume-Uni, selon la NZZ, sa restriction a rendu de plus en plus difficile le recrutement de personnel soignant dans les maisons de retraite. Par ailleurs, une politique plus restrictive en matière de visas étudiants prive les universités britanniques d'une partie des recettes qu'elles tirent des frais d'inscription.
Un bilan négatif sur toute la ligne
Dix ans après ce référendum historique, le bilan du Brexit est décevant. Le nombre de migrants a augmenté au lieu de diminuer, l’économie britannique peine à redémarrer, la dette publique n’a jamais été aussi élevée depuis 60 ans, et les Britanniques se sont vus contraints de faire des concessions douloureuses à l’UE, notamment sur la pêche et la frontière avec l’Irlande du Nord.
C’est également la conclusion d’une étude de nouvelle fondation Perspectives suisses en Europe (PSE), présentée fin mai à Berne. Le Brexit s’est appuyé sur des hypothèses en partie irréalistes. Tobias Lock, spécialiste du droit européen à l’université de Maynooth en Irlande, résume:
Il a rédigé cette étude en collaboration avec Jan Atteslander, qui a longtemps dirigé le département de politique économique extérieure chez Economiesuisse. Les parallèles avec la Suisse sont indéniables: après l’échec de l’accord-cadre, le Conseil fédéral n’avait lui non plus aucun plan B.
Le gouvernement de Keir Starmer semble toutefois s'inspirer de la Suisse. Selon The Economist, Londres se rapproche progressivement de l'UE en acceptant un certain alignement sur ses règles. Un concept qui est précisément au cœur des débats autour des Bilatérales III, négociées après l'abandon de l'accord-cadre.
La comparaison peut sembler boiteuse, car les Britanniques ne connaissent pas la démocratie directe telle que nous l’entendons. La Suisse doit néanmoins servir de modèle. A Bruxelles, on ne se montre pas très enthousiaste à l’idée d’un tel accord, surtout au vu des lignes rouges définies par le gouvernement britannique: non au marché unique, à l’union douanière et à la libre circulation des personnes.
Selon The Economist, cette dernière option semble peu réaliste. Le magazine économique donne un conseil sans équivoque à un «Premier ministre travailliste plus audacieux» que Starmer: au lieu de revenir sur la sortie de l’UE, il devrait s'inspirer de la Suisse et négocier un accès préférentiel au marché unique, en échange de la libre circulation des personnes.
En pratique, cela revient à suivre la voie bilatérale suisse, avec ou sans reprise dynamique du droit européen. Au vu des dix dernières années, marquées par un Brexit raté et nos débats sur l’Europe souvent tout aussi confus, on ne peut s’empêcher de sourire. (trad.: mrs)
