On a suivi un UDC en mission parmi de grands patrons romands
Au buffet de la gare de Romont, devenu un restaurant vietnamien, il règle son café avec un billet de 10 francs. Normal: Nicolas Kolly faisait partie des soutiens de l’initiative «L’argent liquide, c’est la liberté», rejetée par le peuple suisse le 8 mars dernier au profit du contre-projet du Conseil fédéral.
Mais ce n’est pas de cette votation dont il est question aujourd’hui. Si nous avons rendez-vous avec le conseiller national UDC fribourgeois, c’est pour parler d’un autre texte, bien plus explosif: l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions!», sur laquelle la population se prononcera le 14 juin.
Avec ce texte, le parti agrarien veut contraindre le Conseil fédéral à prendre des mesures afin que la population du pays ne dépasse pas les 10 millions avant 2050. L’initiative vise principalement la politique migratoire: elle prévoit des restrictions dans le domaine de l’asile et pourrait, en dernier recours, conduire à une dénonciation de l’accord sur la libre circulation des personnes avec l’Union européenne (UE).
Vent debout contre l’initiative
Rarement une initiative de l’UDC aura suscité un front aussi large contre elle. De la gauche au PLR, en passant par le Centre, les syndicats, les milieux patronaux, le Conseil fédéral, le monde académique et plusieurs faîtières professionnelles, ses opposants dénoncent «une initiative du chaos» qui mettrait en danger, selon eux, la prospérité de la Suisse et ses relations avec l’UE.
Un peu seul contre tous, Nicolas Kolly? L’avocat de 40 ans sourit: «Quand j’ai commencé la politique, j’ai constaté qu’on pouvait avoir un biais: celui de vouloir plaire. Or quand on veut plaire à quelqu’un, on finit inévitablement par déplaire à quelqu’un d’autre. Assez rapidement, je me suis dit que je m’en fichais de vouloir seulement plaire. J’analyse et ensuite je défends mes idées.» Avant d’ajouter:
Le ton est posé, loin de l’image plus offensive qu’il peut renvoyer en débat, où il se montre souvent très combatif – trop selon certains. A un mois du scrutin, les sondages oscillent entre victoire du oui et du non, le plus récent prédisant même une égalité parfaite.
L’élu se montre prudent quant aux chances de succès de l’initiative: «On sait que ce sera difficile de gagner», admet-il, tout en estimant que le thème de l’emploi pourrait peser dans la balance. «Il y a une vraie déconnexion entre le discours des opposants, qui répètent qu’on a besoin de main-d’œuvre étrangère, et tous ceux en Suisse qui ne trouvent pas de travail.»
Bulle, symbole d’une Suisse qui change
Bulle s’invite rapidement dans la discussion. Pour certains, la cité gruérienne – sacrée ville romande la plus dynamique par le magazine Bilan en 2021 – incarne le formidable essor économique de la Gruyère. Pour Nicolas Kolly, elle symbolise au contraire les bouleversements démographiques que traverse la région. «Les villages deviennent des villes et les villes des agglomérations», lâche-t-il. En trente ans, la population de Bulle est passée d’environ 11 000 à plus de 27 000 habitants. Cette croissance, estime le conseiller national, «fait baisser la qualité de vie» et transforme progressivement l’identité des lieux. A Bulle, souligne-t-il, la population étrangère représente aujourd’hui environ 45% des habitants.
Rolex à Bulle
Le café est terminé. Nicolas Kolly jette un œil à son portable: la soirée ne fait que commencer. En voiture, radio branchée sur RTS La Première – rappelons qu’il avait milité avec vigueur pour une baisse de la redevance radio-TV à 200 francs – cap sur le Comptoir de la Glâne, rendez-vous économique incontournable de la région fribourgeoise. Le conseiller national doit participer à l’apéritif des 4P, les quatre piliers de l’économie fribourgeoise que sont:
- La Banque cantonale de Fribourg.
- L'Etablissement cantonal d’assurance des bâtiments.
- Groupe E.
- Les Transports publics fribourgeois.
A priori, un terrain où cet ancien de la Garde suisse pontificale ne sera pas en odeur de sainteté.
En chemin, petit détour par le parking du géant du café Nespresso. Sous l’œil courroucé d’un agent de sécurité, Nicolas Kolly veut vérifier une intuition: y trouve-t-on une majorité de plaques françaises, symbole selon lui d’une forte présence de travailleurs frontaliers? Manque de chance, les voitures sont principalement immatriculées dans les cantons de Vaud et de Fribourg. La démonstration tourne court.
Au Comptoir de la Glâne
Au Comptoir, il retrouve son frère Gabriel, député UDC au Grand Conseil fribourgeois. Chez les Kolly, la politique est une affaire de famille. Leur grand-père, Gabriel Kolly, siégeait déjà sous les couleurs du Parti des paysans, artisans et indépendants (PAI), ancêtre de l’UDC. Les parents de cette fratrie de six ont aussi été candidats au Grand Conseil.
Gabriel Kolly observe son frère évoluer dans les travées du comptoir. «C’est un sacré parcours qu’il a fait. D’apprenti mécanicien en machines agricoles à avocat et conseiller national. On a beaucoup travaillé tous les frangins, pour mobiliser nos réseaux; les sociétés de jeunesse, les pompiers, etc. Je suis très fier de sa réussite. Et puis, il garde de la terre aux souliers», façon de dire que le frère ne rechigne pas à venir donner un coup de main sur l’exploitation familiale.
Sur l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions!», Gabriel Kolly reconnaît que la partie sera difficile. Avant de raconter, amusé, la confidence d’une élue centriste croisée quelques minutes plus tôt: «Elle vit à Bulle. Elle m’a dit à l’oreille qu’elle voterait oui. Elle n’en peut plus de ces conditions de vie.» Et de conclure: «Si nous sommes sauvés, ça sera grâce aux Suisses allemands. Allez, on en boit une?»
«On a besoin de main-d’œuvre étrangère»
La soirée se poursuit à l’apéritif des «quatre piliers» de l’économie fribourgeoise réunissant tout ce que Fribourg compte de dirigeants économiques et politiques. Alexandre Vonlanthen, le président du PLR fribourgeois, balaie la salle du regard.
Pour lui, le texte de l’UDC repose sur une vision déconnectée des besoins du terrain. «On a besoin de main-d’œuvre étrangère, notamment dans la santé ou la construction, pour faire des métiers que les Suisses ne veulent plus faire.»
Même opposition du côté de Louis Riss, directeur du groupe Grisoni-Zaugg, poids lourd romand de la construction, dont les effectifs comptent environ 60% de travailleurs étrangers. «Impossible d’être en faveur d’un projet isolationniste, qui pousse la Suisse à se replier sur elle-même», estime-t-il, face à un Nicolas Kolly qui ne semble guère s’en émouvoir. Il reconnaît toutefois que le texte touche une préoccupation réelle. «Les embouteillages, les trains bondés, la pression sur les infrastructures, ce sont des sujets que les gens vivent au quotidien.» Mais pour lui, les conséquences d’une acceptation seraient «catastrophiques» pour l’économie.
Un danger pour la sécurité
A quelques mètres de là, Nadine Gobet, conseillère nationale PLR et directrice de la Fédération patronale et économique, ne cache pas son irritation. La veille encore, elle croisait le fer face à Nicolas Kolly sur le plateau de La Télé (la chaîne locale).
Et de rappeler qu’en cas de dénonciation des accords de Schengen, les forces de l’ordre n’auraient plus accès aux bases de données européennes essentielles à leur travail. Un constat partagé par la Fédération suisse des fonctionnaires de police (FSFP) qui a décidé «sans équivoque» de rejeter l'initiative «Pas de Suisse à 10 millions!». Un argument que Nicolas Kolly relativise durant toute la soirée. «On trouvera des solutions», assure-t-il.
Le socialiste Armand Jaquier, ancien syndicaliste, rejette lui aussi fermement le texte. «L’UDC pose sur la table une question réelle, celle de la pression démographique. Mais comme souvent, elle désigne un bouc émissaire: les étrangers. Alors que ce sont pour la plupart eux qui les emploient dans les entreprises et qui en ont besoin», estime-t-il. Avant de glisser, sourire en coin:
«Trop, c’est trop»
Des partisans du texte, il y en a. Certains sous le sceau de l’anonymat et d’autres, beaucoup plus vocaux. «Il n’y a plus assez de place pour tout le monde», tonne Alain Sapin, directeur du Groupe E, énergéticien actif principalement à Fribourg et Neuchâtel.
Aux Cassandre qui prédisent un ralentissement de l’économie, il oppose une autre logique: «Si on verse des salaires corrects, on trouvera des Suisses pour travailler. Je n’ai rien contre les étrangers, mais trop, c’est trop!»
Même soutien du côté d’un entrepreneur actif dans l’immobilier. «On veut des étrangers qui viennent travailler, pas des criminels», affirme-t-il, avant de dénoncer des médias qui «cacheraient la réalité sur les questions de sécurité». Lorsque la prise de position de la faîtière des policiers lui est rappelée, il balaie l’argument d’un revers de main: «Fake news.»
Le major Kolly
Dernière étape de la soirée: l’assemblée générale de la société fribourgeoise des officiers. Ici, Nicolas Kolly semble évoluer dans son élément. Le conseiller national redevient le major Kolly et enfile son uniforme militaire avec un plaisir à peine dissimulé.
Sur scène, deux membres de la Garde pontificale suisse se tiennent immobiles. On lui demande alors s’il éprouve une certaine nostalgie de cette époque. Il répond que non. Son sourire, au moment de poser à leurs côtés pour une photo, raconte pourtant autre chose.
