Immigration en Suisse: «On ne peut pas tout avoir»
La Suisse peut-elle maintenir son niveau de vie avec une forte baisse de l'immigration, par exemple de 80 000 à 40 000 personnes par an, comme le souhaite l'UDC?
Une baisse significative de l'immigration serait en principe supportable pour la Suisse, mais seulement si le modèle économique de nombreuses entreprises s'y adapte. Les entreprises ne pourraient plus recruter aussi facilement du personnel à l’étranger pour pourvoir leurs postes vacants et devraient investir davantage dans la formation et la promotion de leurs propres jeunes talents. Cela devrait fonctionner dans certains secteurs, mais s’avérer nettement plus difficile dans d’autres, comme l’informatique ou pour les professions hautement spécialisées. Et c’est justement de ces dernières que nous avons largement profité, notamment sur le plan fiscal.
Peut-on dissocier la croissance économique de la croissance démographique?
En principe, c'est possible. Une croissance économique sans croissance démographique, ou avec une croissance démographique moins forte, repose sur l'innovation, l'amélioration des processus et la hausse de productivité qui en résulte. En revanche, lorsque la croissance économique s'accompagne d'une forte croissance démographique, le marché global se développe plus rapidement.
Est-ce que l'augmentation de la productivité en Suisse n'est possible que dans une mesure limitée, car les étrangers sont surreprésentés dans les emplois plutôt mal rémunérés ou ceux aux horaires peu attractifs?
Avec la libre circulation des personnes, il n’est pas facile de contrôler les qualifications des immigrants, mais la Suisse a réussi à attirer en moyenne des travailleurs très bien formés. La libre circulation des personnes permet par exemple à des géants du numérique comme Google de trouver leur main-d’œuvre dans l’espace européen. C’est un facteur de hausse de la productivité.
Il ne faut pas se plaindre si le personnel d’un restaurant ne s’adresse pas à nous en français, en allemand ou en italien quand il est évident que peu de Suisses travaillent dans ce secteur.
L’un des arguments des auteurs de l’initiative est le suivant: la Suisse connaît surtout une croissance en volume, mais la croissance par habitant reste modeste.
Si l’on regarde les chiffres, on ne peut pas confirmer cette affirmation telle quelle. Nous avons connu quelques bonnes années, y compris en termes de croissance par habitant. Depuis l’introduction de la libre circulation des personnes, la Suisse a connu une croissance par habitant légèrement supérieure à ce qu’elle était auparavant. Ce qui ne signifie pas pour autant que cela soit directement imputable à la libre circulation des personnes. Dans les années 1990, l’économie stagnait. Les réformes du marché intérieur ont également jeté les bases d’une reprise.
En Suisse, la population croît à un rythme supérieur à la moyenne européenne. Elle a augmenté de près de deux millions de personnes depuis le début des années 2000, pour atteindre 9,1 millions. Est-ce gérable?
La population augmente, en effet, rapidement. Il est politiquement légitime de se demander si cette croissance nous dépasse et s’il faut freiner l’immigration.
Est-ce en partie parce que les infrastructures ne suivent pas le rythme de la croissance?
Avec de la volonté politique, cela serait possible. Les communes et les cantons ont les moyens d’agir grâce aux plans de zone et aux plans directeurs. La Confédération peut, par exemple, adapter les infrastructures de transport. Mais comme on le sait, le peuple a rejeté l’extension du réseau autoroutier. Il en va de même pour l’immigration: on ne peut pas tout avoir. Nous ne pouvons pas nous contenter de profiter du fait que de nombreuses personnes hautement qualifiées, plutôt jeunes et ayant un taux d’activité supérieur à la moyenne, viennent s’installer en Suisse et contribuent en plus à financer l’AVS.
Les nouveaux arrivants n’ont pas contribué à la mise en place des infrastructures dont ils bénéficient aujourd’hui.
C'est tout à fait exact. D'un autre côté, la Suisse n'a pas à supporter les coûts de formation. Dans le débat sur l'immigration, il faut toujours garder à l'esprit ce qui se passerait si nous n'avions plus d'immigration. Les infrastructures actuelles, par exemple les lignes ferroviaires, sont tout de même là. La Suisse ne va pas rétrécir. Sans immigration, l'argent manquera pour entretenir ces infrastructures. Ce serait une évolution très négative.
L'immigration a-t-elle surtout profité aux entrepreneurs et aux propriétaires immobiliers, tandis que la population subit les coûts liés à l'afflux de population, la pression sur le marché du logement et le stress de la densification?
Les entreprises profitent de marchés en croissance. Mais il y a aussi de nouveaux acteurs sur le marché. Migros profite d’une clientèle plus nombreuse, mais le marché est également attractif pour les discounters. En effet, les propriétaires fonciers profitent de la pénurie de logements. Mais il ne faut pas dramatiser cette question. Les loyers des logements existants n’ont pas augmenté de manière aussi forte.
Nous ressentons ici aussi les effets de la loi sur l’aménagement du territoire. Il n'a pas assez de nouvelles constructions, les procédures permettant à une commune d’élaborer un nouveau plan de zone sont trop longues, et il n’est pas rare que les déclassements soient rejetés dans les urnes. Nous sommes donc partiellement responsables des problèmes d’infrastructures.
Le plafonnement de l'immigration aggrave-t-il la pénurie de main-d'œuvre qualifiée?
Je n'aime pas le terme «pénurie de main-d'œuvre qualifiée». Une telle pénurie ne peut exister qu'à court terme. Si, par exemple, il y avait moins de personnel d'entretien, les salaires augmenteraient, ou les gens feraient moins souvent appel à des entreprises pour nettoyer leur appartement. Une baisse de l'immigration tend à entraîner une hausse des salaires. Dans le secteur de la restauration, par exemple, cela pourrait signifier que les clients devraient payer des prix plus élevés, ou qu'il y aurait moins de restaurants.
Est-ce qu'un âge de départ à la retraite plus élevé, un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie familiale, et moins d'emplois à temps partiel sont des recettes efficaces pour freiner l'immigration?
C'est clairement le relèvement de l'âge de la retraite qui aurait l'effet le plus marqué. Cela améliorerait également les chances de placement des travailleurs plus âgés. Il serait par exemple plus intéressant pour les entreprises d'embaucher une personne de 60 ans si celle-ci restait six ou sept ans de plus dans l'entreprise et non cinq. A cet âge, la plupart d'entre nous est encore en très bonne forme physique.
Le travail à temps partiel est un choix sur lequel la politique peut difficilement influer. Elle peut toutefois veiller à ce que ceux qui travaillent davantage ne soient pas pénalisés, par exemple par l'imposition progressive. Il en va de même pour les crèches:
Le relèvement de l’âge de la retraite ne fait pas l’unanimité sur le plan politique.
La pression n’est pas assez forte. Notamment parce que les immigrés ont en partie assaini l’AVS. Sans ce «doux poison» que constituent les bénéfices de l’immigration, nous parlerions différemment de l’AVS. Nous sommes ici à nouveau confrontés au dilemme du «tout ou rien»: les réformes sont reportées.
Sommes-nous en train de repousser le problème à plus tard, avec un effet boule de neige, parce que les immigrés d’aujourd’hui seront les bénéficiaires de l’AVS dans 30 ans?
Je ne dirais pas ça. Même en 2070, les immigrés continueront de cotiser davantage à l’AVS qu’ils n’en bénéficieront. L’AVS connaîtrait de graves problèmes si il n’y avait plus d’immigration. Si nous voulons stabiliser durablement l’AVS, nous avons toujours besoin d’un certain niveau d’immigration. Et je ne vois aucun baby-boom à l'horizon.
Un «oui» à une Suisse à 10 millions d’habitants pourrait-il conduire plus rapidement à un relèvement de l’âge de la retraite?
C’est envisageable. Mais cela prendra encore un certain temps. Nous n’en sommes qu’à 9,1 millions. (trad.: mrs)
