Dans le prestigieux quartier résidentiel de Gellert, à Bâle, la villa de la société Innolith semble inchangée. Un panneau indique toujours la présence de l’entreprise. Et pourtant, le cabinet d’audit a déjà tiré la sonnette d’alarme et abandonné son mandat avec effet immédiat, peu avant la fin de l’exercice annuel.
Dans la ville allemande de Bruchsal, où les laboratoires d’un parc technologique devaient développer la «batterie du futur», les lumières sont déjà éteintes. La direction du parc technologique confirme que les locaux sont désormais vides. Les employés sont partis, et certains équipements ont été rachetés par des concurrents, selon une source interne.
Contacté à plusieurs reprises, Konstantin Solodovnikov, PDG d’Innolith, n’a pas répondu. Mais les rêves de batteries révolutionnaires semblent s’être envolés. Sur son site internet, l’entreprise déclare avoir déjà englouti 120 millions de dollars. Son principal investisseur? Le controversé oligarque russe Dmitri Rybolovlev.
Rybolovlev a toujours gardé son implication dans Innolith sous silence. Même lors de congrès, les représentants de l’entreprise mentionnaient uniquement un mystérieux «investisseur privé de Monaco». On compte toutefois exception: il y a quatre ans, Rybolovlev avait annoncé la construction d’une usine de batteries en Grèce pour 200 millions d’euros. Projet qui n’a jamais vu le jour.
En revanche, Rybolovlev a fait la une des médias pour sa querelle avec Yves Bouvier, marchand d’art genevois. Celui-ci lui avait vendu une trentaine d’œuvres pour environ 2 milliards de dollars. Rybolovlev affirme avoir été floué d’un milliard dans l’opération. Leur amitié s’est ensuite transformée en une inimitié féroce.
Propriétaire de l’AS Monaco et proche de la famille princière monégasque, Rybolovlev a multiplié les recours juridiques contre Bouvier. Ce dernier a riposté en déposant une plainte auprès du ministère public suisse, accusant Rybolovlev d’avoir corrompu la police monégasque pour agir contre lui. Cette affaire a finalement été classée en octobre dernier.
Installé à Genève en 1995 après s’être senti menacé par des rivalités en Russie, Rybolovlev s’est également offert deux chalets à Gstaad. Plus tard, il a déménagé à Monaco. Il a obtenu la citoyenneté chypriote tout en prenant ses distances avec le régime de Vladimir Poutine. Avec le retrait d’Innolith et la clôture de l’affaire pénale, Rybolovlev semble dire adieu à la Suisse.
Les signes d’échec pour Innolith étaient déjà visibles: aucune annonce de succès n’a été publiée depuis plus d’un an. La dernière promesse évoquait une collaboration avec plusieurs partenaires pour lancer une batterie moins coûteuse pour les véhicules électriques. Pourtant, la «révolution des batteries» annoncée par Innolith semble désormais hors de portée.
Fondée il y a six ans via un trust chypriote, Innolith ne partait pas de zéro. L’entreprise avait repris les brevets et une partie du personnel de la société Alevo Group, basée à Martigny, dans le Valais. Cette dernière, créée par le Norvégien Jostein Eikeland, prétendait révolutionner le marché des batteries, promettant 2500 emplois aux Etats-Unis en trois ans. Mais le projet s’est effondré après la construction d’une seule batterie géante. Les banques ont coupé les financements, précipitant la faillite d’Alevo.
Rybolovlev avait rejoint Alevo, en 2016, en tant qu’investisseur, y injectant jusqu’à 200 millions de dollars avant d’en prendre le contrôle. Innolith a ensuite émergé des cendres d’Alevo, mais l’entreprise est restée mystérieuse, expliquant être en «mode furtif».
Basée à Bâle, Innolith a succédé à Fortu Holding, une autre entreprise qui avait elle aussi échoué. En 2013, Fortu a fait faillite après avoir englouti 60 millions de francs dans des projets avortés. En tout, Rybolovlev et ses prédécesseurs ont perdu plus d’un demi-milliard de francs sur ces projets. Aujourd’hui, certains chercheurs liés à ces entreprises ont breveté leurs propres innovations, poursuivant ainsi le travail de manière indépendante.
La technologie utilisée par Innolith repose sur les innovations de l’ingénieur allemand Günther Hambitzer, à l’origine de l’électrolyte inorganique qui devait rendre les batteries économiques, durables et faciles à utiliser. Ses brevets, initialement déposés dans le canton d’Obwald, devaient être exploités par Fortu.
Bien qu’à la retraite près de Bonn, Hambitzer reste impliqué. Ses brevets appartiennent désormais à High Performance Battery Holding, une société liée à Swiss Clean Battery. Ce dernier projet, dirigé par Thomas Lützenrath, promet de construire une usine géante (« gigafactory ») en Suisse avec 900 employés. Mais jusqu’à présent, ces annonces restent lettre morte, malgré la présentation récente d’une garantie bancaire de 250 millions de francs.
Il est peu probable que Rybolovlev, bien qu’il connaisse la technologie, soutienne publiquement ce projet. Et s’il le faisait, il resterait dans l’ombre.
Traduit et adapté de l'allemand par Léa Krejci