La Russie aurait réactivé «La main morte», un outil nucléaire terrifiant
Au fond de l'Oural, près du village isolé de Kytlym, se trouve une montagne qui abrite l'un des secrets les mieux gardés de la Russie. Derrière une porte de fer massive, protégée par des tourelles de mitrailleuses et plusieurs sas de sécurité, un vaste réseau de tunnels s'étend sous le massif de Kosvinsky. C'est le bunker Objet 1335.
C'est de là que les Forces stratégiques de missiles russes seraient censées pouvoir mener une guerre nucléaire. La Russie semble s'y préparer, ce que suggèrent les recherches du média d'investigation danois Danwatch, menées en collaboration avec le Sunday Times et le Dossier Center.
Danwatch a analysé plus de deux millions de documents russes relatifs aux marchés militaires. Le résultat est sans équivoque, depuis 2018, le ministère russe de la Défense a passé des milliers de commandes individuelles pour l'Objet 1335. Il a commandé plus de 56 000 tonnes de ciment, 22 000 tonnes d'acier (soit trois fois la quantité utilisée pour la tour Eiffel), 600 kilomètres de câbles électriques, 95 engins de chantier lourds, ainsi que du matériel spécialisé pour le forage de roche, la ventilation et la protection contre les matières chimiques et radioactives.
«Ce sont des quantités colossales», lance Per Goltermann, professeur de génie civil et mécanique à l'Université technique du Danemark. Selon une estimation prudente, le ciment commandé permettrait à lui seul de produire au moins 150 000 m2 d'éléments en béton. Un projet énorme.
Qu'est-ce que la «main morte»?
Cette extension n'est pas qu'une simple question d'infrastructure. Des experts et d'anciens militaires russes sont convaincus que l'Objet 1335 est en passe de devenir la base d'un système réactivé appelé Perimetr, connu en Occident sous le nom de «Main morte».
Ce système a été conçu dans les années 1970 par des ingénieurs soviétiques et activé pour la première fois en 1985 et se voulait être une sorte d'assurance-vie nucléaire. Si la Russie était victime d'une attaque surprise et que ses dirigeants politiques et militaires étaient anéantis, Perimetr aurait été capable de déclencher une riposte massive de manière autonome ou avec une intervention humaine minime.
Des capteurs surveillaient en permanence les secousses sismiques et les niveaux de radiation. Si le contact avec les dirigeants était rompu et que les mesures indiquent des explosions nucléaires, les soldats présents dans le bunker peuvent donner l'ordre de riposter, ou bien le système le fait automatiquement.
L'idée sous-jacente était que celui qui était au courant qu'une attaque entraînerait inévitablement des représailles dévastatrices n'oserait pas la lancer. Cette doctrine porte un nom, Mutually Assured Destruction (MAD), c'est-à-dire la destruction mutuelle assurée.
Les déclarations d'anciens militaires russes publiées dans une revue militaire russe sont particulièrement explosives. Plusieurs anciens officiers supérieurs des Forces stratégiques de missiles y affirment que Perimetr a été remis en «état d'alerte» en 2023, au terme de «longues années de travaux expérimentaux».
Les experts sont inquiets
Maître de conférences en désarmement nucléaire et maîtrise des armements à l'Université Stanford, Jeffrey Lewis n'a aucun doute après avoir examiné l'enquête. Il affirme:
Ancien sous-secrétaire adjoint américain à la Défense chargé des programmes de défense nucléaire, chimique et biologique sous la présidence de Barack Obama, Andy Weber partage cette analyse:
Tous les experts ne voient toutefois pas dans cette évolution une menace immédiate. Tom Roseth, un expert en politique de sécurité russe à l'École supérieure de guerre norvégienne, souligne le caractère défensif du système:
Il évoque les armes américaines de type bunker buster, capables d'atteindre même des installations profondément enterrées, utilisées récemment dans la guerre contre l'Iran. «Pour protéger l'Objet 1335, ils doivent creuser encore plus profondément et renforcer davantage le site», lance Tom Roseth.
Ancien ambassadeur des Etats-Unis en Ukraine et diplomate à Moscou, Steven Pifer voit avant tout dans Perimetr un système de désescalade. Il devrait donner à la direction russe la certitude qu'une riposte est garantie même sans son intervention directe, lui évitant ainsi de prendre des décisions dans la panique en cas de crise.
Néanmoins, la mention d'un «système d'automatisation» mis à jour le rend nerveux.
Danwatch, le Sunday Times et le Dossier Center ont soumis leurs recherches au Kremlin et à son porte-parole Dmitri Peskov. Aucune réponse n'est parvenue.
Mais, selon Andy Weber, le fait que ces informations aient pu être accessibles via des bases de données publiques d'appels d'offres n'est peut-être pas un hasard. Il conclut:

