J'ai été au plus près du front ukrainien et tenté de sauver une vie
Dans quelques heures, je vais tenter de sauver la vie de quelqu'un. Ou en tout cas aider des soldats ukrainiens à le faire. Mais pour le moment, je suis accroupie au-dessus d'un trou dans le sol, entouré d'un filet de camouflage presque invisible dans l'obscurité. Je me suis retenue trop longtemps, c'est insupportable. J'ai l'impression que ma vessie va éclater. Pendant que je me soulage, je ne peux pas m'empêcher de penser:
Je tente de me rassurer. Nous sommes à au moins dix kilomètres de la ligne de front, aucun Russe ne pourrait parcourir cette distance à travers champs, à découvert, sans être repéré. Au loin, un éclair, puis un impact. Je me redresse – le gilet pare-balles est lourd – et remonte précipitamment mon pantalon.
Je me trouve non loin d’Izium, dans l’oblast de Kharkiv. Une ville située à environ 30 kilomètres de la ligne de front. Elle a été libérée en septembre 2022, après six mois d’occupation russe. De nombreux bâtiments sont détruits. Faute de ressources, la reconstruction passe au second plan. Ici, on se concentre sur la défense et le ravitaillement: munitions, compresses, seringues, médicaments.
Il n’y a pas grand-chose en ville: un petit marché où la plupart des étals sont vides, deux hôpitaux, quelques cafés. Le café est essentiel pour survivre en Ukraine, mais en revanche, il n’y a pas d’alcool près du front. Je n’ai pu arriver ici que grâce à de nombreux contacts. Des Ukrainiens et des Ukrainiennes venus de tout le pays pour travailler et se battre. La plupart sont réservés et ne parlent pas volontiers anglais.
Depuis quelque temps, la guerre en Ukraine n’occupe plus le devant de la scène médiatique. Pourtant, ici, rien n'a changé. Des missiles tombent du ciel, des drones traquent les civils et des enfants meurent. La guerre est imprévisible, surtout à cause des drones, omniprésents.
Il y a peu de chances qu’il m’arrive quelque chose, car je ne resterais pas longtemps ici, mais je suis tout à fait consciente du danger et des risques, même minimes. Avant de partir, j’ai dit à ma mère où j’allais. Pas en détail, bien sûr, mais juste ce qu'il faut, au cas où. Elle n’a pas essayé de m’en empêcher, elle me connaît trop bien, moi et mon entêtement. Mais j’ai remarqué qu’elle n’était pas à l’aise avec cette idée.
Je ne le veux pas non plus. Mais à partir de quand est-ce trop près? Et où est la limite, ma limite?
Une semaine plus tôt, à Kiev, j’ai suivi une formation HEAT (Hostile Environment Awareness Training). J'ai appris à reconnaître les drones à leur bruit, à identifier les endroits sûrs et à repérer les zones minées. Je suis désormais capable de poser un garrot si quelqu'un marche sur une mine, de panser des blessures par balle et de poser des perfusions. Autant de compétences que j'espère ne jamais avoir à utiliser, mais qui me rassurent tout de même un peu.
L'exercice final s'est déroulé à l'extérieur. Le vent me fouettait le visage alors que nous faisions une simulation de «kidnapping» à un poste de contrôle. J'étais à genoux dans la boue tandis qu'un des instructeurs cagoulés me criait de me rendre. J'ai réussi l'examen et eu mon certificat. Ce n'est qu'un bout de papier, mais j'espère que ces connaissances m'aideront en cas de besoin.
Il y a environ 1000 kilomètres à vol d’oiseau entre la Suisse et la frontière ukrainienne. Ce qui n’est pas grand-chose compte tenu de la portée des missiles à longue portée. C’est ce que je veux rappeler aux gens en Suisse.
En route avec l’équipe de secours
Sur le front, j'accompagne une équipe de secours. Il y a deux hommes, dont je n'ai pas pu retenir le nom, pour sauver les blessés au front, deux hommes pour le transport sanitaire, Serhij* et Alexij*, la conductrice Sofija* et moi. Leur mission? Evacuer les soldats blessés directement du front, leur prodiguer les premiers soins et les emmener à l’hôpital. Parfois, l'équipe évacue une personne par nuit, parfois quinze.
Pour l'heure, nous attendons sous un pont – à l’abri des regards des Russes et de leurs drones. Les véhicules militaires sont couverts d’une boue sombre, tout comme mes chaussures d’hiver, autrefois claires. J’aurais dû m’en douter. Je les ai emportées pour m'intégrer un peu mieux dans le paysage urbain de Kiev. Mais au moins, la parka que j'ai achetée spécialement pour l'occasion s'est avérée utile, car les températures sont généralement en dessous de zéro.
L'équipe que nous remplaçons arrive à toute vitesse dans une jeep. Nous sommes en plein jour, personne ne tient à s'attarder inutilement à découvert. Nous formons un demi-cercle. Tout le monde se salue d'une poignée de main. Seule une femme m'ignore. Elle a l'air déterminée, je la devine de mon âge, la trentaine. Son regard glisse sur moi comme si je n'étais pas là.
Est-ce parce que je suis la seule à ne pas porter d’uniforme militaire? Ou à cause de la méfiance générale envers les journalistes, à laquelle j’ai déjà souvent été confrontée? Ce n’est pas la première fois que quelqu’un lève les yeux au ciel en me voyant avec mon gilet «presse». Dès que j’explique pourquoi je suis là, les gens se détournent.
Que pensent les gens sur place de ma présence ici? Est-ce que ça les réconforte que l'on parle d’eux, que l'on ne les oublie pas, ou est-ce que ça les agace? Lors d’un transport de blessés quelques jours auparavant, j’étais censée prendre des photos, et on m’a souvent ordonné de dégager.
Bien sûr, je ne m’attendais pas à ce que quelqu’un se réjouisse de ma présence ou m’invite à prendre un café simplement parce que je suis journaliste. Mais les réactions sont décevantes. Je pensais que les gens me parleraient davantage, et surtout plus ouvertement. Je me sens souvent inutile. Je prends des photos pendant qu’ils tirent pour se défendre, ou qu’ils réaniment leurs camarades et se mettent à l’abri.
Une fois allongée dans notre bunker, sur le lit superposé du haut, je me demande une fois de plus ce que je fais ici. Cela fait moins de deux ans que je parcours le monde en tant que journaliste, et voilà que je me retrouve en Ukraine, un pays en guerre. Ce voyage est-il vraiment nécessaire?
Peut-être que l'idée de venir ici est née d’une sorte de peur. La peur que Poutine gagne cette guerre et ne s’arrête pas à la frontière polonaise. La question est de savoir si je peux faire quelque chose pour empêcher que cela arrive. Je ne considère pas que mon rôle soit de me battre, mais je peux écrire: écrire sur la fatigue qui se lit sur les visages, écrire sur l’espoir, même si ce que je vois, c’est de la défiance.
Je garde le sac de survie tout près de moi pour pouvoir l'attraper en cas d'urgence et m'enfuir. C'est un petit sac à dos qui contient l'essentiel: une batterie externe, des rations alimentaires, de l'eau, une veste supplémentaire, de l'argent liquide, un vieux téléphone. Il n'y a pas de nuit tranquille, et j'ai appris à dormir dès que c'est possible: dans le bus, dans la voiture, 20 minutes par-ci, une demi-heure par-là.
Je ne suis pas quelqu’un de courageux, mais j’ai rarement très peur. Il ne m’a fallu que quelques jours pour m’habituer au son des sirènes d'alerte aérienne. C’est étonnant de voir comment le corps et l’esprit s’adaptent. A présent, je ne l’entends presque plus et, près du front, il est couvert par le bruit des explosions. Ce n’est jamais calme. Pas même en moi.
Je ne veux être un fardeau pour personne. Le temps passe très lentement. Pendant la journée, je reste assise à attendre que quelque chose se passe – c’est assez glauque. Je passe la plupart de mon temps dans le bunker sans beaucoup parler. J’observe beaucoup. Peut-être trop.
Serhij ronfle, Alexij regarde une vidéo et Sofija a ouvert un fichier Excel sur son ordinateur portable. La plupart des combats ont lieu la nuit, car les soldats peuvent se déplacer sans être vus. D'habitude, je me sens mieux la nuit, car c'est plus calme. En Ukraine, c'est l'inverse. Le fracas de la guerre commence dès la tombée de la nuit.
Le bunker est à l’image de la situation: dehors, les combats font rage, dedans, le silence règne. On n’entend que le crépitement du bois dans le petit poêle. Dehors, il fait zéro degré, dedans, vingt. Dans cet espace de trois mètres sur cinq, l’air est vite étouffant, mais on est en sécurité. Un chat noir se blottit contre moi.
L'attente
Tout à coup, la porte s’ouvre. Quelqu’un apporte deux boîtes en polystyrène. C'est le repas du soir. Il y a de la viande en sauce brune, accompagnée de riz, je crois que c’est du bœuf. En dessert, des crêpes fourrées à la crème vanille. Sofija m’en tend une et sourit, ça a presque le goût de chez moi. Ce n’est que maintenant que je remarque que je suis principalement entourée d’hommes depuis des semaines. Sofija, la conductrice, semble également heureuse d’avoir une femme à ses côtés, mais elle ne parle pas beaucoup pour autant.
Puis un message se fait entendre à la radio, je ne comprends rien. Toujours la même réponse: «Plus plus», ce qui veut dire, en gros: «Ok, compris». Les deux jeunes de l’équipe de secours – l’un d’eux n’a même pas 20 ans – se penchent sur une tablette. On y voit de nombreuses lignes. Je suis sur mon lit superposé, allongée sur le ventre, je regarde vers le bas et j’essaie de comprendre de quoi ils discutent. Ils déterminent la position exacte d’un blessé. Ils s'équipent lentement et revêtent, en plus d’un gilet pare-balles comme moi, une protection pour le bas-ventre. En sortant, chacun attrape son fusil d’assaut AK12, avec un chargeur supplémentaire.
Je me redresse, un peu trop brusquement. Le chef d’intervention, Alexij, me fait signe d’attendre un peu. Une demi-heure plus tard, c’est parti. Gilet pare-balles, veste par-dessus, casque, appareil photo autour du cou et mon petit carnet de notes que je glisse dans la poche de ma veste. Immédiatement, mon esprit passe en mode alerte et le restera pendant les prochaines heures. Nous nous dirigeons vers l’ambulance, je monte à l’avant pour en voir le plus possible. On ne parle pratiquement pas. Nous passons d’abord sous le pont et attendons là un message radio de l’équipe de secours.
Quel est mon rôle?
Après un quart d'heure de route, nous nous arrêtons au milieu de ce qui ressemble à une piste caillouteuse. Quelqu'un me fait signe de ne pas rester au milieu du chemin. Je me mets sur le côté, mais j'évite les buissons – j'ai beaucoup trop peur des mines. Soudain, un grondement. Un char fonce vers nous. La trappe s'ouvre. Quatre personnes, dont les deux membres de notre équipe, en sortent une civière.
Dans l’obscurité, je n’entends que le bruissement de la couverture de survie et un faible gémissement. Un homme est recroquevillé sous la couverture. «On dirait une crevette », dit Sofija. Je me dis qu'elle est d'un calme déroutant. Faut-il devenir ainsi pour pouvoir supporter la souffrance permanente et encaisser de telles images? Est-ce que cela m’arrivera aussi un jour, tout naturellement? Le soldat est installé dans notre ambulance. Sa cheville est tordue, des éclats d’obus sortent de sa jambe.
Serhij, notre secouriste, est déjà en train de découper la jambe de son pantalon, je saute à l’intérieur, la porte se referme. Nous démarrons. Ça secoue. La conductrice, Sofija, essaie d'éviter les nids-de-poule. Serhij lui demande de s’arrêter pour poser une voie veineuse à l’homme. On lui administre des analgésiques. La morphine semble faire effet, mais peu après, l’homme se redresse brusquement. Son corps se crispe, il arrache la voie veineuse de son bras. Serhij jure.
Les deux secouristes le tiennent fermement et lui parlent – aucune réaction. Serhij hurle alors sur le soldat. La situation dégénère. Je réfléchis rapidement à ce que je dois faire. Ma mission est claire: observer et ne pas agir. Plus tard, en me repassant le film de la situation, je pense à David Attenborough. Dans un documentaire, son équipe de la BBC a sauvé des manchots en train de mourir de froid, ce qui avait fait débat. Bien sûr, je ne veux pas comparer un soldat blessé à un manchot, mais lui aussi avait besoin d’aide.
Je pose mon appareil photo et j'enfile des gants jetables. Soudain, le mur qui me séparait de la guerre a disparu. A trois, nous immobilisons l'homme sur la civière. Tandis que je m'appuie de tout mon poids sur ses épaules, Serhij lui pose une nouvelle voie. D'une main, je tiens la poche de perfusion, de l'autre, sa tête. Il est froid de sueur, tandis que nous transpirons. Mon casque ne cesse de glisser sur mon visage. Les instruments médicaux s'entrechoquent à chaque nid-de-poule. Je ne me demande plus si je fais ce qu'il faut. Je ne saurai jamais si le soldat a survécu. (trad.:mrs)
*Noms connus de la rédaction.
