«C’est complètement hypocrite»: on était à l’ouverture de Shein à Paris
Il est 10 heures tapantes, rue de Rivoli, et comme chaque jour, les portes du BHV, à Paris, s’ouvrent. Mais ce mercredi 5 novembre, quelque chose flotte dans l’air. L’atmosphère est électrique. Le long de la façade, les drapeaux Shein annoncent la couleur.
Officiellement, la boutique du géant chinois, installée au sixième étage, n’ouvre qu’à 13 heures. Officieusement, l’histoire s’écrit déjà sur le trottoir.
Dès le matin, une file se forme devant l’entrée principale. Les premiers clients patientent. On s’interroge sur la qualité des vêtements, on s’échange des rumeurs. Pour accéder à la zone Shein, au sixième étage, il faut un ticket d’accès, un détail qui donne à la scène des airs de concert ultra exclusif.
«Honte à Shein! Honte au BHV!»
A peine le temps d’observer que la rue s’anime davantage. Des cris s’élèvent: «Honte à Shein! Honte au BHV!» Les manifestants arrivent, pancartes à la main. Les slogans fusent. Une trentaine de médias différents sont déjà là au moment où j’arrive. France Télévisions, BFM TV, RMC, mais aussi des équipes étrangères. Les micros s’entrechoquent dans un brouhaha indistinct.
Le patron du BHV prend brièvement la parole devant les caméras pour défendre cette ouverture. Autour, des manifestants, des clients, et une marée d’uniformes. Des CRS, des gendarmes, des policiers, et des feux bleus stationnés en nombre à chaque coin de rue.
Tout le monde est là pour une raison différente. Certains pour filmer, d’autres pour dénoncer. Et des clients qui, pour certains, tentent de se cacher des caméras. Car la polémique enfle depuis des semaines: exploitation, pollution, plagiat, conditions de travail, et depuis quelques jours, un scandale de poupées sexuelles à caractère pédopornographique vendues sur le site chinois.
Il est 13 heures, et la tension grimpe encore d’un cran. La file des clients longe tout le bâtiment, serpente le long de Rivoli. De l’autre côté de la rue, les manifestants redoublent de slogans. Pas de violence, mais une nervosité palpable. Entre les deux camps, les CRS font rempart.
«C’est du made in China partout»
Je discute avec une femme dans la file. Elle a la cinquantaine, un manteau beige et l’air agacé. Elle soupire:
Un peu plus loin, un homme confie qu’il n’a jamais commandé sur le site, mais qu’il veut «voir par curiosité» et faire des économies. «Maintenant qu’on peut toucher les tissus, vérifier la qualité en vrai, autant se faire son idée soi-même.»
Une jeune trentenaire m’explique que même si elle a les moyens d’aller s’habiller ailleurs, c’est une question de principes. «Aujourd’hui, on n’a plus envie de payer une fortune pour des habits. On critique Shein, mais chez Bershka ou Zara, c’est pas forcément mieux.
Des cris retentissent devant la porte principale. Celle qui semble être la première cliente sort avec un sac Shein à la main. Aussitôt, une nuée de journalistes l’entoure. Les micros se tendent, les caméras zooment.
Autour d’elle, les flashs crépitent. Elle devient, malgré elle, le visage du jour, celui de la première acheteuse de la première boutique physique Shein au monde. Elle joue le jeu, montre ses achats: deux pulls blanc cassé. A côté d’elle, une manifestante en profite pour prendre la pose.
Elle arbore un t-shirt où il est écrit «La honte». Deux réalités bien distinctes sur une même photo.
Capitale de la mode et de Shein
Je fais le tour du bâtiment et entends, sur une terrasse, un couple qui observe le bal des véhicules de police, leurs cafés refroidissant devant eux. Le sujet est définitivement dans toutes les bouches, ce mercredi. La femme se tourne vers son mari:
Elle secoue la tête, puis ajoute: «C’est complètement hypocrite, comment est-ce qu’on peut chasser les vendeurs à la sauvette qui vendent des faux Louis Vuitton dans la rue et laisser Shein s’installer au BHV?» La phrase reste suspendue dans l’air. Indéniablement, la capitale de la mode vit un moment d’ironie pure.
Et comme si le scénario manquait encore d’un rebondissement, l’annonce tombe en milieu d’après-midi. Le ministre français de l'Intérieur, Laurent Nuñez, a saisi la justice pour demander le blocage de la plateforme numérique de Shein, après le scandale des poupées sexuelles.
L’enseigne chinoise pourra au moins vendre ses vêtements au BHV, en attendant.
