Les bombes russes font des victimes inattendues à Kiev
Depuis 30 ans, Roman Ivannikov taille, arrose et chérit les orchidées, les azalées, les figuiers du Jardin botanique national à Kiev. Mais les plantes qui font sa fierté flétrissent inéluctablement avec les coupures de courant causées par les frappes russes. Depuis le début de son invasion de l'Ukraine à grande échelle en 2022, Moscou a systématiquement ciblé les infrastructures énergétiques ukrainiennes.
Cet hiver, le plus froid en Ukraine depuis le début de la guerre avec des températures tombant parfois sous les -20°C, les bombardements massifs et répétés ont privé des centaines de milliers de foyers d'électricité et de chauffage.
Un des dommages collatéraux de ces coupures de courant est la mise en péril de la précieuse collection de quelque 4 000 espèces tropicales abritées dans les serres du Jardin botanique.
Dans la serre principale, la température est de 12°C, alors qu'elle devrait au minimum être de 15°C, «et encore, pas pendant très longtemps», soupire le chef du département des plantes tropicales, ramassant une feuille qui vient de tomber.
Ces dernières semaines, la température a même chuté davantage, alors que le chauffage a été complètement coupé pendant quatre nuits, non consécutives. Epais gilet bleu sur un gros pull en laine, Ivannikov entraîne les visiteurs dans la serre, se désolant devant les dégâts.
Les feuilles permettent aux plantes de se nourrir et sont indispensables à leur survie, particulièrement dans ces conditions, explique le botaniste.
Lui et ses collègues, ainsi que des dizaines de bénévoles, se sont répartis les tâches, allant de l'allumage de poêles à la pose de protections sur les petites plantes comme des orchidées.
Volodymyr Vynogradov, 66 ans, s'est porté volontaire pour couper le bois nécessaire pour chauffer les serres.
«Physiquement, ça me réchauffe», sourit cet homme aux cheveux gris.
«Collection de bonsaï»
Le Jardin botanique national, fondé en 1935, s'étend sur 130 hectares dans un quartier historique de la capitale ukrainienne, près d'un monastère orthodoxe datant du 11e siècle.
Ses collines pittoresques, surplombant le fleuve Dniepr, en font l'une des destinations préférées des Kiéviens, surtout en mai, lorsque de centaines de buissons de lilas commencent à fleurir.
Sa collection botanique, détruite ou dispersée pendant la Seconde Guerre mondiale, a été laborieusement reconstituée à coup d'achats, d'échanges et de missions scientifiques sur plusieurs continents.
Au cours de ces décennies, les botanistes «ont rapporté des spécimens de zones où les forêts n'existent plus aujourd'hui», souligne Ivannikov. Si ces plantes meurent, les «pertes seront irrémédiables», met-il en garde.
Plusieurs d'entre elles ont déjà flétri, mais l'étendue des dégâts est impossible à déterminer aujourd'hui. Les conséquences du froid ne seront visibles que dans les prochaines semaines, voire les prochains mois.
Ivannikov tente cependant de garder espoir.
Son rêve à lui serait de constituer «une importante collection nationale de bonsaï», ces arbres nains cultivés en pot. En attendant, le Jardin botanique continue à organiser des visites et collabore avec des militaires et des civils déplacés par les combats, qui viennent oublier la guerre en soignant les plantes.
