On s'est rendus aux limites de la «zone de mort»
Il est 22 h 30 lorsque le message arrive: «On est là, dans un grand véhicule blindé.» Bien couvert, avec gilet pare-balles et casque, je quitte la maison. Juste au coin de la rue, le blindé à roues attend, moteur allumé. J’ouvre la lourde porte en acier et m’installe sur la banquette arrière.
Le soldat assis à l’avant porte le nom de code «Uragan», «ouragan» en ukrainien. «Tu es bien installé?», me demande-t-il en anglais. La question est purement rhétorique: nous sommes en route pour la zone de combat.
Le chauffeur écrase l’accélérateur et le blindé fonce à travers un tunnel de filets anti-drones long de plusieurs kilomètres. Il faut du temps avant d’en voir le bout. Juste avant de déboucher à l’air libre, Uragan annonce qu’il a enclenché la «guerre électronique», autrement dit des brouilleurs destinés à contrer les drones russes.
Des lumières rouges dans l'obscurité totale
Maintenant que le tunnel de filets ne nous protège plus des attaques aériennes, nous dépendons des puissants émetteurs installés sur le toit du véhicule. Il ne nous reste qu’à espérer qu’ils brouillent bien les fréquences utilisées par les pilotes de drones russes.
C’est un éternel jeu du chat et de la souris entre les fabricants de drones et ceux de brouilleurs: chaque fois que la Russie fait passer ses drones de combat sur de nouvelles bandes de fréquence, il faut développer de nouveaux systèmes de perturbation. Dans cette course, ce sont le plus souvent les producteurs de drones qui gardent une longueur d’avance.
Le blindé a maintenant quitté la route principale, et le chauffeur coupe ses feux de croisement. Il fait noir comme dans un four. Nous avançons sur une piste verglacée à travers la forêt jusqu’à une grande clairière. Là, le conducteur nous fait descendre. Il fait froid, notre souffle se condense dans l’air.
Désormais, à l’extérieur, seules les lampes de poche en mode lumière rouge sont autorisées. Les positions russes les plus proches se trouvent encore à une douzaine de kilomètres. Tandis qu’Uragan me guide le long d’un chemin de terre, le blindé à roues fait demi-tour et disparaît dans la forêt. A quelques pas de là, nous tombons sur un engin étrange, doté de gros pneus tout-terrain et d’une plateforme grillagée: il s'agit de la raison de notre sortie nocturne.
C’est un drone terrestre. Les Ukrainiens utilisent pour cela l’expression un peu lourde de «complexe robotique terrestre» (NRK). Le véhicule est chargé de caisses de munitions et de cartons.
La nuit plus dangereuse que le jour
La zone de mort, c’est-à-dire le périmètre dans lequel toute personne ou tout véhicule risque d’être repéré et attaqué par un drone de combat, commence à environ deux kilomètres d’ici. Uragan raconte:
Lorsque des soldats se rendent au front ou en reviennent, le risque est moindre en journée. En hiver, le brouillard matinal aide à limiter la visibilité des caméras embarquées. En règle générale, les soldats partent par deux. Les groupes plus importants attirent rapidement l’attention des drones.
L'arrivée au centre de commandement
L’approvisionnement des positions isolées sur le front est souvent assuré par des drones aériens, mais leur charge utile est limitée. Pour transporter des caisses de munitions lourdes ou évacuer des blessés, les Ukrainiens ont donc de plus en plus recours à des drones terrestres, à roues ou à chenilles. Uragan explique:
Nous avançons encore de quelques pas le long du chemin, puis Uragan bifurque et me conduit vers une maison de plain-pied. C’est le centre de commandement. Aucun rayon de lumière ne filtre à l’extérieur. Le générateur qui alimente le bâtiment est totalement inaudible et invisible.
On nous attend. La pièce est bien chauffée, si bien que les soldats nous demandent d’enlever casque et gilet pare-balles. Le pilote du NRK est installé dans un fauteuil au tissu fleuri. Dans son dos, son t-shirt affiche le slogan «Nous voyons tout». Et ce n’est pas qu’une formule. Les soldats surveillent en effet un «champ de bataille transparent».
Devant eux, cinq écrans sont alignés sur une longue table. L’un diffuse des images de drones en direct depuis la zone de combat, un autre est réservé aux communications avec les autres positions.
Un lent trajet jusqu'au front
Le drone terrestre est équipé de caméras thermiques qui offrent au pilote une vue vers l’avant et vers l’arrière. L’engin se manœuvre un peu comme un modèle réduit. La différence tient à la liaison: comme les signaux radio émis depuis le sol sont souvent difficiles à capter, le pilotage s’effectue via un satellite.
Le curieux véhicule se met alors en route, et son principal défaut saute vite aux yeux: le NRK cahote à vitesse d’homme sur un chemin enneigé. Sur l’écran du pilote, la vitesse et la distance parcourue s’affichent en bas à droite. L’allure oscille entre quatre et sept kilomètres par heure. N’importe quel véhicule tout-terrain irait plus vite, mais les soldats acceptent volontiers ce désavantage: les drones terrestres sont lents, certes, mais ils coûtent moins cher qu’une voiture et, surtout, ils évitent à quelqu’un de risquer sa vie pour une mission de ravitaillement.
Avec l’intensification des attaques de drones russes, les Ukrainiens ont pour la première fois depuis le début de la guerre, perdu davantage de soldats lors d’opérations logistiques qu’en première ligne. Grâce à ces véhicules de ravitaillement sans pilote «made in Ukraine», l’armée préserve ses effectifs.
Des versions spéciales sont aussi utilisées pour l’évacuation des blessés. Elles sont équipées d’une sorte de «cercueil d’acier», dans lequel les combattants touchés sont allongés. Ce caisson les protège, lors du trajet de retour, des éclats de grenades ou de drones explosant à proximité. De cette manière, des soldats ont déjà pu être évacués sur plusieurs dizaines de kilomètres.
Toujours plus d’intelligence artificielle
Sur les longues distances, l’intelligence artificielle prend une place croissante. C’est aussi le cas lorsque la liaison radio avec un drone est interrompue. L’IA peut alors sauver le véhicule et, par exemple, le blessé qu’il transporte, en le guidant de manière autonome jusqu’au point de rendez-vous avec l’ambulance. Fedir, sous-officier de l’unité avec laquelle nous sommes en route, explique:
Cela correspond à un prix unitaire d’environ 4400 à 17 500 francs. Les modèles haut de gamme venus des Etats-Unis, bardés d’intelligence artificielle, ne sont en revanche disponibles qu’à partir de plus de 250 000 francs.
Il existe bien sûr aussi des drones terrestres destinés au combat. Ils sont souvent équipés d’une mitrailleuse lourde de type Browning M2 et d’une dotation suffisante en munitions. Les véhicules sont positionnés par des pilotes à des points névralgiques du front et ouvrent le feu depuis ces emplacements sur les Russes à l’attaque. Là aussi, l’IA est parfois utilisée.
Fedir met toutefois en garde: à ce stade, l’intelligence artificielle peine encore à distinguer correctement les soldats ukrainiens des soldats russes. Un problème que rencontrent d’ailleurs aussi des observateurs chevronnés, car de nombreux combattants des deux camps ne portent pas les uniformes officiels de leurs armées.
Les robots de combat sont déjà une réalité
Les robots de combat et les drones terrestres font déjà partie du paysage en Ukraine. Face au manque de personnel dans les forces armées, leur rôle devrait rapidement devenir bien plus important qu’aujourd’hui. Cela vaut aussi pour l’intelligence artificielle. Dès à présent, sur certains drones aériens télépilotés, l’IA prend en charge la phase d’approche de la cible.
La raison: l'existence des brouilleurs russes, qui peuvent par exemple neutraliser les signaux radio des drones à proximité immédiate d’une position d’artillerie.
Pour franchir les dernières centaines de mètres jusqu’à l’objectif, le pilote peut, sur les drones équipés en conséquence, confier à l’IA la mission d’attaquer de manière autonome un véhicule ou une pièce d’artillerie. L’intelligence artificielle mémorise alors la signature visuelle de la cible et guide le drone jusqu’à la détonation, sans aucun signal radio.
Entre-temps, notre drone terrestre a parcouru plus de dix kilomètres et pénètre dans un hameau désert, à l’atmosphère fantomatique. Le pilote annonce l’arrivée aux soldats qui attendent sur place. Soudain, une silhouette surgit de l’obscurité sur la route et fait signe au NRK de reculer jusqu’à un garage. Les combattants ouvrent alors la cage grillagée et déchargent les drones et les bombes soigneusement emballés.
Quelques minutes plus tard, le NRK est prêt à repartir. Dans le hameau, les Ukrainiens disposent désormais à nouveau de suffisamment de matériel pour repousser les Russes à l’aide de leurs drones aériens.
