«Un acte de trahison nationale» secoue la Pologne
Le gouvernement pro-européen de la Pologne a dénoncé jeudi «un acte de trahison» après le veto du président nationaliste à la participation de Varsovie au programme Safe de l'Union européenne, censé lui apporter des dizaines de milliards d'euros sous forme de prêts afin de renforcer sa défense.
Voisine de la Russie, de la Biélorussie et de l'Ukraine, la Pologne a massivement investi ces dernières années dans la modernisation de ses forces armées et de son industrie de défense, mobilisant des milliards de zlotys pour contrer une éventuelle menace russe.
Un coup de théâtre politique
En 2026, ses dépenses militaires doivent dépasser 4,8% du PIB, faisant de son budget l'un des plus élevés de l'Otan.
Pour accélérer encore la modernisation, le gouvernement de Donald Tusk mise sur le vaste programme européen Safe, doté de 150 milliards d'euros, dont environ 44 milliards d'euros pour la seule Pologne.
Safe a déjà été approuvé par le Parlement, mais le président Karol Nawrocki, un historien de formation élu en juin 2025 avec l'appui du parti ultraconservateur Droit et Justice (PiS, opposition), a annoncé jeudi soir, lors d'une allocution télévisée, qu'il y opposait son veto:
Nawrocki et le PiS voient dans le programme Safe un cheval de Troie permettant à Bruxelles et à Berlin, toujours perçu comme le voisin dominateur par une partie de la droite, d'exercer une pression sur Varsovie, notamment par un mécanisme de contrôle de l'allocation des fonds.
Selon lui, Safe risque aussi d'endetter les Polonais «pour des générations».
Une avalanche de réactions indignées
Après des semaines de polémique, le gouvernement a violemment réagi jeudi soir à l'annonce du veto présidentiel, en particulier Donald Tusk, qui a écrit sur X:
Son porte-parole avait auparavant dénoncé «un acte de trahison nationale». Pour le ministre de la Défense, Wladyslaw Kosiniak-Kamysz, le veto de Karol Nawrocki «n'est pas dirigé contre le gouvernement, mais contre la sécurité de la Pologne».
En réaction à l'annonce du président, Tusk a convoqué un conseil des ministres extraordinaire vendredi à 09h.
Selon le politologue Jaroslaw Kuisz, rédacteur en chef de l'hebdomadaire en ligne Kultura Liberalna, les deux camps sont au diapason sur la nécessité d'augmenter les dépenses militaires pour contrer la menace de la Russie dont la Pologne est frontalière.
12 000 entreprises impactées
Mais à un peu plus d'un an des législatives, le président ne peut laisser le gouvernement empocher les dividendes de cet investissement faramineux qui représente une manne pour un certain nombre de collectivités locales. Kuisz explique:
Selon le gouvernement, Safe profiterait à quelque 12 000 entreprises polonaises à travers le pays, situées principalement en province, fief électoral habituel du PiS.
Une fois le programme lancé, «des entreprises, notamment du secteur de l'armement (…), des milliers de personnes disposeront d'ici un an d'énormes sommes d'argent qui seront redistribuées. C'est un autre facteur de croissance économique», note Kuisz.
Un contre-projet qui peine à convaincre
Le président et l'opposition nationalistes, proches de Washington, estiment que Safe exclurait les entreprises d'armement américaines des futurs contrats et placerait la Pologne «sous la botte allemande». Pour Jaroslaw Kaczynski, le président du PiS:
Le programme européen est cependant soutenu par plus de 50% des Polonais, alors qu'un quart à un tiers d'entre eux seulement y est opposé, selon de récents sondages.
L'opposition nationaliste propose un projet concurrent, présenté comme «national et souverainiste». Baptisé Safe 0%, il a été ficelé avec le président de la Banque centrale (NBP) Adam Glapinski, lui-même proche du PiS.
Le programme est censé s'appuyer sur les bénéfices potentiels de la NBP générés par des opérations sur d'importantes réserves en devises et en or. Cependant, ses modalités restent floues.
Le gouvernement le juge irréaliste, rappelant que la Banque centrale enregistre des pertes depuis plusieurs années. Un programme «zéro zloty», a raillé Donald Tusk.
