Ils veulent devenir riches et se frappent le visage avec un marteau
Le looksmaxxing, ça vous parle? Pour les jeunes hommes, cette tendance sur TikTok n’est qu’à un ou deux «swipes». Il suffit parfois de chercher un exercice de fitness pour tomber sur ces influenceurs autoproclamés et leur vision néo-réactionnaire de la masculinité. Dans ce milieu, dont les figures de proue se désignent aussi comme des Alpha Boys, la règle est simple: être beau, c’est dominer le monde. Pour cela, il faut des muscles imposants, une mâchoire proéminente – et beaucoup d’argent, bien sûr. De quoi augmenter sa «valeur sur le marché» tout en facilitant l’accès au sexe opposé.
Argent facile, nombreuses conquêtes: la promesse a de quoi séduire. Mais beaucoup ne réalisent que plus tard qu’elle dissimule aussi une machine à profit bien rodée. Ce qui saute aux yeux, c’est surtout l’idéologie: le looksmaxxing découle de la mouvance de la manosphère. L'essayiste et psychologue, Markus Theunert la définit comme un ensemble de courants défendant des «conceptions scientifiquement infondées d’une masculinité prétendument naturelle».
C'est quoi le bonesmashing?
Le «bonesmashing» constitue un élément caractéristique du looksmaxxing. Il consiste à frapper la mâchoire ou le front avec un marteau pour stimuler la croissance osseuse. Une pratique que l’orthodontiste Pawel Pazera qualifie, au nom de sa profession, de «dangereuse et totalement absurde». «On ne peut pas espérer améliorer la croissance osseuse par des traumatismes, le seul risque est de se blesser», prévient-il. Il déconseille fortement cette pratique, qu'il juge dangereuse. Le bonesmashing rappelle la tendance du «jelqing», qui avait atteint son apogée sur les forums à la fin des années 2000. L’idée: provoquer des microdéchirures dans les tissus du pénis afin d’en augmenter le volume. Une méthode que les urologues avaient aussi jugée inefficace et risquée. Avec le bonesmashing, cette quête d’auto-optimisation s’est déplacée vers le visage, partie du corps plus visible. Chez Clavicular, cette obsession va jusqu’à ériger l’acteur Matt Bomer en idéal absolu de beauté. On le reconnaît à sa mâchoire marquée. Peu importe qu’il soit homosexuel et incarne une autre forme de masculinité: l’apparence prime sur tout le reste.
Les adeptes de cette sous-culture numérique se voient comme des mâles dominants. Ils défendent leur suprématie, mais le mouvement recouvre plusieurs courants. «On ne peut pas parler d’un espace homogène», souligne Theunert. Seule certitude:
Qu’il s’agisse de muscles, d’argent ou de statut, tout converge vers une logique d’accumulation. «Le looksmaxxing est la prolongation logique de cette volonté d’augmenter sa valeur sur le marché», résume-t-il.
Enseignants et parents inquiets
Le psychologue constate une inquiétude croissante chez les parents et le corps enseignant. Il a récemment lancé manosphere.ch, une plateforme avec des repères pour identifier les signaux d’alerte chez les adolescents.
Lors de ses interventions dans les écoles, il observe un retour de modèles fondés sur la dureté et la supériorité: «Les fantasmes de domination masculine se normalisent. Il se passe quelque chose». Les garçons sont exposés à une hypermasculinité sur de nombreux fronts, notamment dans les jeux vidéo.
Il pointe aussi un problème de contradiction: entre pairs, les jeunes doivent performer une masculinité alpha alors que celle-ci est justement critiquée pour sa «toxicité» dans le monde adulte. Là, on y exige au contraire empathie, intelligence émotionnelle et coopération. «On les laisse seuls face à ce paradoxe. Pas étonnant que les manfluencers exercent une telle attraction», estime le spécialiste.
Même constat pour Fabienne Amlinger, chercheuse à l’Université de Berne:
Et d'ajouter que l'idée selon laquelle l’apparence et l’argent dominent tout n’est pas nouvelle, mais qu'elle s’est radicalisée. «La manosphère diffuse une vision du monde où les relations ne sont plus une pratique sociale, mais un rapport de concurrence». Elle repose sur une hiérarchie entre mâles et sur le rejet de l’égalité et du féminisme. Les hommes y sont présentés comme les perdants de l’émancipation – une affirmation contredite par la réalité des rapports de pouvoir.
Hommes frustrés et produits financiers
La manosphère dénigre les femmes, les qualifiant de «foids» (humanoïdes féminins) ou de «slayables» (proies). Pourtant, des figures comme l’influenceur américain Clavicular (de son vrai nom Braden Eric Peters) attirent aussi un public féminin. Il diffuse régulièrement et en direct ses rendez-vous galants – souvent dans des zoos ou des aquariums. Difficile alors de distinguer le réel de la mise en scène.
Dans une récente série documentaire de Netflix, le journaliste britannique Louis Theroux s’est immergé dans la manosphère. Il y a à son tour découvert de nombreuses contradictions. Lorsqu’il demande à la compagne du podcasteur Myron Gaines, connu pour ses positions misogynes, si elle accepte que son partenaire vive en relation polyamoureuse sans réciprocité, elle répond prudemment: «On verra le moment venu», après avoir cherché son regard. Lui nuance aussitôt: pour l’instant, il se concentre sur son travail, et peut-être voudra-t-il finalement «une seule fille».
Plus concrètes que ces idéaux de masculinité: les offres commerciales promues par ces influenceurs. Il s’agit souvent de produits financiers douteux présentés comme des tremplins vers la richesse. Narcissisme et misogynie servent alors d’appât pour capter l’attention et générer des revenus. «L’existence d'un ennemi commun crée un sentiment d’appartenance», analyse Fabienne Amlinger. L’objectif reste la visibilité et la monétisation.
La chercheuse observe régulièrement l’inquiétude des parents face à l’influence de ce milieu sur leurs fils: musique misogyne et admiration pour Andrew Tate, même sans adhésion explicite à la manosphère. Cette banalisation l’alarme:
Si tous les jeunes ne sont pas réceptifs à cette idéologie, Markus Theunert reste préoccupé. Il recommande aux parents de maintenir le dialogue avec leurs enfants fascinés par Andrew Tate, Clavicular et d’autres figures: «On peut leur demander ce qui les attire dans ces discours. Et leur montrer qu’il existe d’autres modèles».
(Traduit et adapté par Valentine Zenker)
