Le marché des soins aux proches attire des acteurs suspects en Suisse
Le site web sent l'arnaque à plein nez. Des phrases creuses, empilées sans fin. Des pages entières, interminables, dans des tons rosés et avec des images de soins manifestement récupérées sur Internet puis retravaillées artificiellement. On y lit des formules du type:
Le site enchaîne immédiatement avec une rubrique d’«orientation initiale» plutôt prometteuse. Selon un «calculateur de salaire intégré», toute personne qui s’occupe d’un proche pourrait toucher jusqu’à 10 584 francs par mois. Puis vient l’invitation à saisir son nom, son adresse et son numéro de téléphone.
Un moyen de récupérer des données
Mais ce prétendu «salaire» est intentionnellement largement surévalué. Le site appartient à une Sàrl inscrite au registre du commerce il y a deux mois, dont les statuts mentionnent notamment la «fourniture de prestations de soins ambulatoires, extrahospitaliers, d’assistance et de traitement». Mais tout en bas de la page, dans les mentions légales, on lit exactement l’inverse: l’entreprise «n’est pas un prestataire de soins ou d’accompagnement et ne fournit elle-même aucune prestation de ce type».
Le propriétaire de cette société, dont le site ne mentionne aucun nom réel, semble surtout collecter des données personnelles pour les revendre ou les exploiter autrement. Il s’est jusqu’ici illustré dans le secteur des entreprises de déménagement.
A l'écouter, il suffirait de remplir un formulaire sur son site pour devenir proche aidant.
La grande majorité des entreprises du secteur de l'aide à domicile et des soins aux proches travaillent de manière sérieuse et fournissent des prestations essentielles à la société. Mais cette entreprise illustre la manière dont certains acteurs exploitent sans scrupule le boom des soins aux proches.
Des profiteurs sans scrupules
Il existe, par exemple, une entreprise qui propose exclusivement des services de soins aux proches. En 2024, son unique associé était un ressortissant allemand, qui occupait également le poste de président de la direction. Avec 70 clients, l’entreprise a réalisé en 2024 un bénéfice d’exploitation de plus de 600 000 francs, soit 150 000 francs de plus que l’année précédente, pour un nombre de clients identique.
Des chiffres plus anciens montrent une évolution encore plus marquée: deux nouveaux directeurs ont successivement augmenté de manière significative le nombre d’heures facturées par cas de soins de longue durée. En 2020, on comptait environ 230 heures par client; en 2024, déjà 640 heures. Autre élément frappant: la structure de la clientèle, dont le plus grand groupe est âgé de moins de 20 ans.
L’un des dirigeants ayant fortement contribué à la hausse des bénéfices a ensuite repris, avec un partenaire, une société de soins à domicile auparavant déficitaire. Elle ne comptait récemment qu’une dizaine de clients et peu d’heures facturées. Mais, sous les nouveaux propriétaires, les revenus ont soudainement fortement augmenté, selon les chiffres de 2025.
Autre élément troublant: le président de l’entreprise a fait faillite en Allemagne en 2024 avec une société de commerce de CBD. Il a récemment fondé une entreprise de nettoyage et de services domestiques, ce qui laisse penser à des synergies entre différents secteurs, et donc à d’éventuels conflits d’intérêts.
Ce même homme a déjà siégé dans plusieurs autres sociétés de soins à domicile, notamment une organisation active dans une demi-douzaine de cantons. Originaire des Balkans occidentaux, l'entrepreneur, qui pourrait n’être qu’un prête-nom, a ensuite cédé ses parts à un groupe lié à un entrepreneur suisse et à un investisseur allemand. Là encore, un élément intrigue: l’investisseur allemand a fait faillite en 2021 avec une société de participation.
Après l’arrivée de nouveaux propriétaires, les charges de personnel par poste à plein temps ont doublé à Zurich en 2024 pour atteindre 155 000 francs, ce qui suggère des salaires très élevés versés à la direction. Un schéma similaire apparaît dans les deux cantons bâlois, où certaines entreprises ont versé jusqu’à 170 000 francs par poste malgré des pertes d’exploitation. Dans le même temps, les heures de soins facturées par cas sont passées de 370 à 500 en un an.
Petits empires et grands profits
Certains acteurs ont bâti de véritables petits empires, dont les soins aux proches ou l'aide à domicile traditionnelle constituent la base. Un infirmier formé au Kosovo est ainsi devenu, en environ six ans, propriétaire ou acteur central d’une vingtaine d’entreprises. Cœur du système: une demi-douzaine de sociétés de soins dont les comptes ne montrent pas d’anomalies majeures. Mais l’expansion parallèle dans d’autres secteurs interroge: garages, location de voitures, voyages, immobilier, fiduciaire, finance, commerce, conseil, blanchisserie.
La plupart de ces entreprises ont été créées au cours des deux dernières années. L’expansion s’étend désormais aussi au Kosovo, où un «standard suisse de soins» serait proposé, notamment à une clientèle albanophone en Suisse, avec des partenaires locaux actifs dans le tourisme.
De jeunes entrepreneurs se lancent également dans ce marché. Une société créée en 2024 a généré en peu de temps plusieurs centaines de milliers de francs de chiffre d’affaires mensuel grâce aux soins aux proches. Ses associés, tous âgés de moins de 30 ans, sont aussi actifs dans le placement de personnel médical ainsi que dans l’immobilier et la construction. Certains se présentent comme des entrepreneurs «révolutionnaires».
Les grands investisseurs s’en mêlent
Aux côtés de ces petites structures, de grands acteurs apparaissent aussi. C’est le cas de Pflegewegweiser, dont la maison mère allemande Entyre a attiré le plus grand gestionnaire d’actifs au monde, BlackRock. Le géant américain attend évidemment un retour sur investissement. Basée à Berlin, Entyre est également active aux Etats-Unis.
Autre élément sensible: parmi les investisseurs d’Entyre figuraient aussi les assurances maladie suisses Helsana et CSS. Cette dernière a récemment annoncé qu’elle quittait ce partenariat controversé, tandis que Helsana souhaite le maintenir.
Après avoir lui-même constaté des abus, un citoyen s'est adressé à CH Media (éditeur de watson):
Une évolution qu'il juge «peu suisse». Selon lui, les communes en paient le prix, avec des coûts de soins en hausse et peu de moyens pour s’y opposer.
Un arrêt du Tribunal fédéral en 2019 a ouvert la boîte de Pandore sur le marché des soins prodigués par des proches. Depuis, la politique suisse peine à refermer cette brèche et à combler les failles permettant les abus. Des interventions politiques sont en cours, mais leurs effets restent incertains. (adapt. tam)
