Louis Theroux «pisse assis» face à des masculinistes sur Netflix
Ils s’appellent Harrison Sullivan, Myron Gaines, Nicolas Kenn De Balinthazy, Justin Waller, Ed Matthews. Ils vivent à Miami, New York et Marbella, mais officient en ligne. Certains se planquent derrière un pseudo sur les réseaux sociaux classiques. D’autres en sont bannis à vie pour avoir dépassé les bornes.
Ils ont un point commun: la «red pill». Oui, comme dans Matrix. Une mouvance dans laquelle ses adeptes se disent opprimés par une matrice politique, sociale et, surtout, féministe, qu’ils ont le devoir de combattre.
Ce sont des influenceurs masculinistes, particulièrement misogynes et radicaux, convaincus d’être supérieurs aux femmes et bénéficiant d’une très large audience. Un écosystème qui cause de sérieux dégâts chez les jeunes et s’est trouvé une caisse de résonance inespérée avec les MAGA et depuis la réélection de Donald Trump.
C’est Andrew Tate qui prononce cette phrase en introduction d’Inside The Manosphere, disponible sur Netflix dès aujourd’hui.
Pourtant, le journaliste Louis Theroux n’a pas réussi à interviewer celui qui a inspiré tous les autres, pour son tout premier documentaire commandé par la plateforme de streaming: «Je pense qu’il aurait vraiment voulu participer, mais il a sans doute eu des craintes à la dernière minute».
Le gros boulot de cette star anglaise de l’enquête gonzo a justement été de convaincre «pendant plusieurs mois» les protagonistes d’accueillir ses «grosses caméras», comme les décrira Harrison Sullivan, alias HStikkytokky, à l’entrée de sa location de Marbella «à 2 000 dollars la nuit».
Harrison est un gourou misogyne de 23 ans qui explique aux jeunes mecs comment faire de l’argent et ne pas être des «hommes-soja», une insulte utilisée notamment par l'extrême droite pour se moquer des hommes considérés comme faibles et efféminés.
Derrière sa vitrine TikTok se cache un compte Telegram sans garde-fou, où il gère des mannequins OnlyFans, par l’intermédiaire d’une agence qu’il a rachetée, et promulgue des conseils financiers douteux à plus de 500 000 jeunes abonnés.
La bande-annonce:
A l’instar de ses confrères de la manosphère, HStikkytokky se méfie des médias mainstream. Et le comité d’accueil tend à le prouver. Face à un Louis Theroux qui ressemble de prime abord à n’importe quel vieux tonton sympa, on découvre une caméra en live braquée comme un flingue, un garde du corps à gros biscotos, une influenceuse en bikini et un fan venus prouver que Harrison fait autorité dans son milieu.
D’emblée, le jeune homme est sur la défensive. L’atmosphère est irrespirable. Les deux hommes vont se renifler longtemps avant d’entrer dans le gras du sujet.
Introverti et pince-sans-rire, Theroux est pourtant un provocateur notoire, de ceux qui osent les remarques et les questions qui fâchent. Une bonne manière de marquer son territoire, tout en poussant l’adversaire dans les cordes.
Une grande partie de l’intérêt de Inside the Manosphere tient d’ailleurs à ce choc des valeurs et des manières entre le documentariste et ses cobayes mâles. La plupart du temps abasourdi par ce qu’il entend, Louis Theroux se vautre volontairement dans des positions délicates et met sa patience à rude épreuve, comme lorsqu’il pointe les multiples contradictions de ses interlocuteurs.
Un exemple? Si Harrison n’a pas honte de «se faire du pognon» grâce à OnlyFans, il ne cautionne pas pour autant l’activité et serait prompt à «renier» sa future fille pour peu qu’elle s’y mette, «parce que c’est dégoûtant».
Idem si son futur «fils est gay.» Le ton est donné.
Si les cinq protagonistes évoluent dans le même milieu, se rejoignent dans leurs dangereuses convictions machistes et sont pareillement obsédés par l’apparence, le luxe ostentatoire et leur propre reflet, les armes diffèrent.
Justin Waller a fait fortune dans le business et promeut un quotidien de «vrai mec» en se pavanant dans des bolides trop fluo et des costards trop serrés. Sneako suscite régulièrement la polémique pour ses commentaires sociopolitiques extrêmes. Myron Gaines humilie les femmes dans son podcast Fresh&Fit.
Ce dernier avait d’ailleurs suscité un énorme scandale en janvier dernier, en faisant un salut nazi à Miami Beach, notamment en compagnie d’Andrew Tate et de... Justin Waller (oui, leur monde est petit).
MIAMI: Andrew Tate, Nick Fuentes, Sneako, Tristan Tate, Clavicular and Sudanese Amrou Fudl (Myron Gaines) arrive to an event last night playing Kanye West’s song “HeiI HitIer” pic.twitter.com/T1N0Kgj4lK
— Open Source Intel (@Osint613) January 18, 2026
Dans le documentaire, l’antisémitisme y est étonnamment décomplexé. La plupart des influenceurs sont ouvertement adeptes de la théorie du complot qui prétend que les juifs dominent secrètement le monde.
Les femmes de leur vie
Malin, Louis Theroux tend dès qu’il peut son micro sous le nez des femmes qu’il croise dans cette concentration de masculinistes. Quitte à risquer parfois une bonne droite dans la mâchoire.
En vrac, la copine de Myron Gaines doit la fermer, tout comme les employées de son podcast. L’épouse de Justin Waller semble réciter par cœur la bible sexiste de son mâle, elle qui «adorait» pourtant son métier de radiologue avant d’être réduite à gérer la maison et les enfants.
Jusqu’à la maman de Harrison Sullivan, la seule femme à oser tenir tête à ce gamin de 23 ans qui s’enfonce malgré tout dans une violente radicalité. Tous prétendent «aimer profondément les femmes». Tous considèrent qu’elles sont nées pour obéir aux hommes. Tous ont eu une enfance jalonnée d’absences et de violences, révèle l’enquête de Louis Theroux.
Tous vont tenter de discréditer le célèbre documentariste sur leurs propres réseaux, à mesure qu’il parvient à lever le voile sur leur véritable personnalité. A l’image de Myron Gaines qui le traitera de mec «trop woke qui pisse assis».
Inside The Manosphere révèle également la perversité de l’algorithme, affamé par des contenus toujours plus extrêmes et violents: «Si j'étais dans le respect et la retenue, je ne gagnerais pas d’argent», avouera Harrison, suffisamment honnête pour admettre que l’argent prime sur ses convictions.
Enfin, ce qui frappe dans ce documentaire, c’est que tout semble réuni pour que l’on soit capable de juger ces gens affreusement ridicules et à la frontière de la parodie. Les quelques immersions dans les rues de New York, Miami et Marbella nous confirment, hélas, que ces quatre caricatures sur pattes ont une influence terrifiante sur les jeunes mecs du monde entier. Alpagués comme des rock stars par leurs fans, ils sont considérés comme des exemples, des mentors, des dieux vivants.
Ou tout simplement comme un père qu’ils n’ont peut-être jamais vraiment eu.
Un film coup de poing, effrayant et très réussi, que les parents de jeunes garçons, en particulier, devraient dévorer de toute urgence.
