Il est connu des amateurs d'humour caustique, piquant et un peu saugrenu: Vigousse, le «petit satirique romand», fait rigoler — doucement ou à grands éclats — l'ouest du Röstigraben depuis 2009. Les dessins de Caro, Pigr ou encore Pitch accompagnent les textes de plusieurs auteurs, de Sébastien Dieguez au rédacteur en chef du journal, Stéphane Babey.
Celui que l'on connaît aussi comme le huitième conseiller fédéral, ce personnage médisant et malhonnête «qui dirige la Suisse dans le plus grand secret depuis un bunker sous le Palais fédéral», garde le sourire. Mais l'état des finances du journal n’est toutefois pas au top. Fin juin, Vigousse lançait un appel aux dons auprès de ses lecteurs. On a rencontré Stéphane Babey pour en savoir plus.
Vous avez lancé récemment un appel aux dons. Comment se porte Vigousse?
Nos frais ont augmenté depuis le début de la guerre en Ukraine et l'inflation. Avant ça, on avait perdu quelques centaines de lecteurs, car on a assumé des positions provaccin durant la pandémie, ce qui a déplu à certains. On est tombé sous notre seuil de rentabilité depuis un moment, mais on avait toujours rechigné à demander de l'aide.
Les lecteurs ont-ils été au rendez-vous?
Le soutien a rapidement eu lieu. Dès qu'on a envoyé les premiers e-mails, on a reçu 10 000 francs un jour. Depuis, nous avons recueilli près de 60 000 francs de dons, pour plus de mille donateurs.
On a aussi reçu beaucoup de lettres de soutien de la part de lecteurs, très touchantes. Ou alors des petits messages envoyés avec les dons. Comme celui de 50,45 francs, où les parents expliquent que leur fillette a décidé de nous aider à la hauteur de ce dont elle était capable: 45 centimes!
L'avenir de Vigousse est-il compromis?
Pour l'instant, on tourne. Idéalement, il faudrait que les abonnements remontent. Si ce n'est pas le cas, on pourrait considérer pérenniser ce mode de fonctionnement. Le journal Le Courrier le fait depuis un moment et cela leur réussit plutôt bien. Notre politique, c'est surtout de ne pas toucher au prix de l'abonnement. Cela fait neuf ans qu'il n'a pas changé.
Il y a eu quelques affaires dans le monde du dessin de presse, ces dernières années: Chapatte et le New York Times, puis Gorce et Le Monde. Le Matin Dimanche a récemment indiqué qu'il mettait fin à sa «semaine en dessins» pour publier un unique...
Concernant Le Matin Dimanche, c'est une question surtout financière. Les autres affaires sont différentes. Les dessins de presse dans un journal généraliste risqueront toujours de choquer un lecteur. Avec Vigousse, les gens viennent lire de la satire et des opinions, ils savent ce qu'ils achètent.
Avez-vous peur des poursuites?
On y pense, parce que nous sommes fragiles financièrement. Notre ligne rouge, c'est celle de la justice. Je vais écarter les dessins qui vont trop loin ou sont problématiques sur le ton. Il y a des choses qui peuvent prêter le flanc à une plainte, si on flirte avec l'insulte ou l'injure. Je préfère les écarter, aussi parce que je trouve que la satire doit être au-dessus de ça.
Vous n'avez pas l'impression de vous autocensurer?
Non, je ne crois pas. Après, il faut dire que le dessin de presse romand se distingue de ce que font nos confrères à Paris. Prenez Charlie Hebdo: le style est plus agressif, plus sulfureux. Dans nos dessins, il y a un côté...
...bonnard?
C'est ça. En France, il y a des dizaines de journaux satiriques, qui sont beaucoup plus pointus dans leurs opinions et veulent parfois se démarquer. Nous nous voulons plus pluralistes. Nous ne faisons pas dans l'agression gratuite et dans le «bête et méchant», en tout cas pas en Une. On garde les dessins un peu plus violents à l'intérieur du journal, pour ceux qui veulent aller plus loin. Je pense que les gens apprécient cette ligne plus modérée.
D'ailleurs, nous sommes aussi prudents sur les réseaux sociaux, on ne publie pas tout, car les gens qui pourraient tomber sur nos dessins ne nous connaissent peut-être pas.
N'est-ce pas un genre d'autocensure également, mais via le canal de diffusion?
(Il réfléchit) On fait aussi attention à ce qu'on publie et on tente de le maîtriser, oui. Parce que c'est impossible de combattre l'instrumentalisation de certains dessins une fois qu'ils sont partagés à grande échelle. Les plus provocants, les plus polémiques, qui circulent sur le web hors de contrôle, cela peut dégénérer. Donc c'est lié à des responsabilités à tenir, y compris légales.
Vous êtes principalement présents sur le papier, est-ce que les jeunes lisent encore Vigousse?
Des abonnés nous témoignent que leur ado nous lit, que le journal a un côté didactique pour les jeunes qui s'éveillent à la vie politique. Mais d'autres n'ont en effet jamais entendu parler de Vigousse. Je m'en suis rendu compte sur Couleur 3, où je suis présent dans l'émission «Les bras cassés» avec de jeunes humoristes romands. Certains d'entre eux, notamment les moins de 30 ans, ne nous connaissaient pas. Ce qui est paradoxal, car l'humour n'a jamais autant intéressé depuis une vingtaine d'années. La nouvelle génération est en circuit parallèle et autosuffisante avec des vidéos sur les réseaux sociaux. Du coup, j'ai pris l'habitude d'amener des exemplaires à l'émission.
L'aspect politique fait peur à la jeune génération d'humoristes?
Clairement. L'humour politique et satirique intéresse moins la nouvelle génération. Le stand-up a pris en puissance et on parle de faits sociologiques, de la vie quotidienne. Prenez Thibaud Agoston, aussi présent aux «Bras cassés»: c'est un passionné de politique française, mais il n'en parle quasiment pas dans ses chroniques. Quand on se lance, c'est difficile.
A watson, on fait des revues de mèmes qui font rigoler nos lecteurs. C'est un peu la version nouvelle génération du dessin de presse?
Oui, je pense que ça remplace en partie ce qu'on fait. Il y a des mèmes très drôles et fabuleux. Mais je m'en méfie aussi beaucoup pour une raison simple: souvent, on ne peut pas les sourcer.
Je suis abonné à plusieurs pages sur les réseaux sociaux où l'auteur est connu, même si c'est un pseudo. Quand le mème est anonyme, je trouve ça un peu triste. Et puis certains m'énervent: par exemple, quand on reprend un gag du Chat, de Philippe Geluck, pour changer le texte des bulles. Ce sont des infractions du droit de propriété intellectuelle et de la création personnelle, et ça me rend assez cinglé. Et puis, il y a de plus en plus de mèmes qui sont réalisés par des IA, avec beaucoup de gens qui les repostent sans en avoir conscience. Il y a un réel problème dans l'automatisation de l'humour. Du coup, je dois dire que je les regarde de moins en moins.
Les mèmes, comme les dessins de presse, versent pourtant souvent dans le commentaire politique...
Oui mais si c'est sans assumer ses positions, cela devient une arme de lâche. On voit l'utilisation qu'en font les conspirationnistes, les trumpistes ou les platistes.
La source, c'est ce qu'il y a de plus important. Sinon, on verse facilement dans la manipulation. On l'a vu durant la période Covid. C’est devenu un de nos sujets de prédilections: les IA, les fake news, la propagande cachée. On s'est rendu compte de l'importance de certaines mouvances durant la pandémie. Des ex-lecteurs qui se désabonnaient nous envoyaient de longs argumentaires pour nous dire qu'on faisait fausse route. Les sources utilisées étaient à 99% complotistes, dont certains sites russes. Je crois qu'on n'est toujours pas sorti de cette période, sur ce point. Tu savais qu'aux Etats-Unis, le nombre de faux sites d'infos générés par IA a dépassé celui des vrais médias? C'est dingue.
On parle des sites russes. Vous faites aussi des caricatures de Poutine. Vous risquez d'énerver les poutinistes, non?
C'est sûr qu'on ne va pas aller se balader en Russie de sitôt. Nous sommes certainement observés par les diplomates de l'ambassade de Russie à Berne, comme les autres médias, y compris watson.