Trump a déteint sur le Mondial
Durant la pandémie, des mouvements antivax accusaient les grandes puissances mondiales de profiter du Covid-19 pour fomenter une opération de contrôle occulte de la population et graisser la patte de Big Pharma, au détriment de la santé publique.
Dès sa défaite en 2020 et l’assaut du Capitole deux mois plus tard, Donald Trump a charpenté son retour à la Maison-Blanche en embarquant avec lui une part non négligeable d’Américains dans la théorie d’une élection volée et une justice, forcément corrompue, aux mains d’une élite secrète communément surnommée l’Etat profond. (Le fameux Deep State.).
Et puis la Coupe du monde aux Etats-Unis a déboulé. Avec son lot de polémiques et de scandales politiques que l'Oncle Sam et la planète connaissent bien depuis l’avènement de Donald Trump au pouvoir.
A quelques jours de la finale, force est de constater que le monde du football n’a plus grand-chose à envier à ces deux événements charnières de la société contemporaine. Pour beaucoup, la Fifa est le Deep State idéal et nous voilà tous devenus des trumpistes persuadés que la moindre décision de l’arbitre, incarnant ici la justice, est injustifiée, irrecevable, parfois même manigancée et donc... forcément contestable. Du coup le football suffoque, et nous aussi.
Que les internautes s’amusent à grogner plus que de raison et à amplifier de folles théories avec humour, c’est de bonne guerre et même un défouloir populaire qui a fait ses preuves. Certains hurluberlus vont jusqu’à évoquer une puissante machination permettant le sacre de l’Argentine de Messi par tous les moyens, le 19 juillet prochain. Soit.
Là où ça ne sent pas très bon, c’est lorsque des personnalités faisant figure d’autorité se mêlent aux bêlements sans grands fondements et s’obstinent à voir des cabales partout. On est surpris de constater à quel point l’arbitre est systématiquement assailli et menacé par les joueurs à chacun de ses coups de sifflet. On comprend mal pourquoi des fautes pourtant flagrantes continuent d’être aveuglément remises en cause par des capitaines et des sélectionneurs. On a même un peu tiqué quand, à l’antenne et dans le feu de l’action, la RTS a parlé de «victime idéale» en évoquant la Nati et l’expulsion polémique d’Embolo.
Enfin, mardi soir, on a été stupéfait de constater que Didier Deschamps n’a pas eu l'élégance d’épargner l’arbitre et d’assumer totalement ses erreurs et des Bleus en dessous de tout, face à une Roja impressionnante.
Au sortir du match, le sélectionneur français a douté publiquement de son «niveau pour arbitrer une demi-finale de Coupe du monde». C’est tendance et la prestation de l’arbitre ouzbek durant France-Paraguay méritait par exemple amplement ce débat. En revanche, le choix de Deschamps de camoufler son accusation sous des «je pose juste la question» et des «j'dis ça, j'dis rien» est digne de la rhétorique complotiste. Plus graves, deux de ses réponses, passées quasiment sous le radar, le rapprochent dangereusement de la stratégie d’un certain Donald Trump face à la justice américaine.
Lorsqu’un journaliste lui demande s’il faisait référence à la faute de Digne sur Yamal, Deschamps balancera un mystérieux «pas seulement», sans autre précision, jetant ainsi un très lourd et immérité discrédit sur l’entier de la prestation du Salvadorien Ivàn Barton. Mais c’est peut-être le début de sa prise de parole qui rappelle encore davantage la paranoïa du président américain et sa conception toute personnelle de l’Etat de droit.
«La déception est là, les joueurs étaient anéantis dans le vestiaire. Mais il ne faut pas balayer tout ce qui a été bien fait», a déclaré Didier Deschamps en conférence de presse après la défaite des Bleus contre l'Espagne, en demi-finale de la Coupe du monde. pic.twitter.com/zXwfyeEDvr
— Le Figaro (@Le_Figaro) July 15, 2026
Ça ne vous rappelle rien?
Oui, Donald Trump, saluant à l’époque le classement du célèbre dossier des documents classifiés par la juge Aileen Cannon. Mardi soir, alors que l’on sortait d’un simple match de football, il s’en est fallu de peu pour que Didier Deschamps n’affirme que son opinion fait office de vérité et que la justice se trompe, sauf quand elle est de son côté. Du Trump tout craché.
Ne soyons pas naïfs pour autant: le football est un panier de crabes ou la politique et le pognon ont bien plus d’influence qu’un joli coup franc en pleine lucarne. Mais cette défiance généralisée et cet infâme climat de suspicion n’avaient encore jamais enfilé les crampons pour s’immiscer à ce point sur la pelouse. Trump a sans aucun doute déteint sur la Coupe du monde, comme il a déteint sur la manière de faire de la politique en Europe. La semaine passée, l’ancien arbitre anglais Graham Scott a pondu une humeur dans le New York Times pour alerter sur le fait que «la réputation des arbitres est mise en cause par les politiciens» et que «la Fifa doit les défendre».
C’est vrai, c’est important, mais sans doute incomplet. L’affaire du pauvre Balogun, le flirt controversé entre le locataire de la Maison-Blanche et Gianni Infantino ou encore l’immigration américaine particulièrement tatillonne envers certains acteurs de cette Coupe du monde (comme le refus de laisser entrer l’arbitre somalien Omar Artan), sont des polémiques qui ne devraient pas pouvoir descendre sur la pelouse, s’immiscer dans le sale boulot des arbitres et infecter un football que nous sommes des milliards à suivre, parfois au beau milieu de la nuit.
Si la Fifa n’est évidemment pas une blanche colombe, les stars du ballon rond, leurs sélectionneurs et les spécialistes du milieu doivent prendre leur responsabilité et éviter de sombrer dans une critique systématique de la justice, avec cet étonnant toupet qui fait craindre le pire.
La mauvaise foi a toujours fait partie du jeu. Elle est d’ailleurs souvent corrélée à l’enjeu d’un match et au niveau de déception des «victimes». Les joueurs savent simuler, les sélectionneurs geignent en conférence de presse, les supporters insultent l’arbitre et les commentateurs analysent une phase litigieuse pendant deux siècles. Au milieu de l’arène, l’homme au sifflet a, lui, l’obligation d’afficher un cuir tanné pour ne pas se liquéfier sous la pression. C’est ainsi.
Mais quand cette douce mauvaise foi bascule dans un rejet machinal du corps arbitral, il y a de quoi trembler.
Bien sûr, toute décision n’est pas toujours la bonne et le pouvoir grandissant de la VAR participe à discréditer les coups de sifflet à chaud de l’arbitre principal (ou leur absence). A l’instar des innocents envoyés derrière les barreaux ou des meurtriers acquittés, les joueurs de foot se retrouvent régulièrement expulsés ou épargnés par erreur. Or, cette erreur a la possibilité de demeurer humaine à la seule condition que la société permette à la justice de faire correctement son travail.
Lorsqu’un homme en noir, au tribunal ou sur le terrain, se retrouve systématiquement contesté, voire accusé à demi-mot d’agir selon un agenda caché, c’est tout un système que l’on fait lentement vaciller. Et la Coupe du monde vaut mieux qu’un vague meeting MAGA au fin fond du Midwest.
