5000 km seul à vélo: ce Lausannois s'attaque à une course folle
Imaginez un instant le Tour de France. Puis retirez les équipes, les voitures suiveuses, les mécaniciens, les soigneurs, les ravitaillements, les hôtels réservés à l'avance et même les étapes. Gardez simplement un vélo, un cycliste et une immense carte de l'Europe. Bienvenue dans la Transcontinental Race.
Ce dimanche 19 juillet, près de 400 participants quitteront Trondheim, en Norvège, avec un objectif qui tient autant de l'exploit sportif que de l'expédition: rallier Kalamata, dans le sud de la Grèce, après un parcours de quelque 4800 kilomètres et une traversée d'une douzaine de pays.
Parmi eux figure Jonas Verest. Ce Lausannois de 28 ans fait aujourd'hui partie des meilleurs spécialistes suisses d'ultracyclisme. Pourtant, il y a encore cinq ans, il ne faisait pas de vélo. «J'ai commencé un peu par hasard», raconte-t-il en souriant.
Et ce qui n'était au départ qu'une simple sortie entre amis est devenu, quelques années plus tard, une aventure qui le conduira au départ de l'une des courses les plus prestigieuses de la discipline.
Un mental, un physique, et une logistique
L'ultracyclisme reste un sport encore confidentiel, difficile à définir tant ses formats sont variés. Ce sont des courses qui vont généralement de 500 à 5000 kilomètres, avec un objectif simple: parcourir cette distance le plus vite possible, le plus souvent en totale autonomie.
Ici, personne ne vous attend à la sortie d'un chemin blanc avec un vélo de rechange. Personne ne vous tend un bidon ou une musette au bord de la route. Si une roue casse, si une chaîne saute ou si un orage éclate au mauvais moment, il faut trouver soi-même une solution.
En ultracyclisme, les organisateurs imposent uniquement quelques points de passage et segments précis. Pour le reste, chacun est libre de tracer son itinéraire entre ces checkpoints. Certains privilégient les routes les plus directes, d'autres préfèrent éviter les cols les plus durs ou les axes très fréquentés. Deux concurrents peuvent ainsi emprunter des chemins très différents.
Mais cette liberté a un prix. Car en plus de pédaler, les participants doivent tout gérer eux-mêmes: leur navigation, leur alimentation, leur sommeil, les réparations mécaniques, leurs réservations d'hôtel ou leur campement, sans oublier la météo… ou les horaires des bateaux pour traverser la mer Baltique.
Une succession de décisions qui, mises bout à bout, peuvent faire gagner ou perdre un temps précieux. «Sur ces formats très longs, ce n'est plus seulement une question de performance physique, il faut réussir à gérer au mieux son sommeil, sa nutrition et toute la logistique pendant dix jours», explique le Lausannois.
Dormir? Oui mais pas trop
La course débute ce dimanche soir, à 20 heures. Un détail qui n'a rien d'anodin. «Le départ est volontairement donné le soir pour casser le rythme.»
A partir de là, chacun adopte sa propre stratégie. Pour Jonas Verest, cela passera probablement par des nuits d'environ quatre heures à l'hôtel. D'autres feront un choix radicalement différent en transportant un sac de couchage afin de dormir au bord de la route quelques heures seulement, quitte à sacrifier un peu de confort pour gagner du temps.
Le sommeil n'est d'ailleurs qu'un des innombrables arbitrages auxquels sont confrontés les concurrents. Faut-il emporter davantage de vêtements pour affronter les 4 degrés annoncés en Norvège, au risque d'alourdir son vélo pour les dix jours suivants? Mieux vaut dormir une heure de plus et repartir plus frais, ou continuer à rouler malgré la fatigue? Où trouver de quoi se ravitailler lorsque l'on traverse la Suède, la Pologne, la Hongrie, la Bosnie ou encore l'Albanie?
Avant même le départ, Jonas Verest a ainsi passé des dizaines d'heures à préparer son parcours. Et il ne s'agit pas uniquement de tracer une ligne sur une carte. L'athlète a repéré les points d'eau, les hôtels, les supermarchés susceptibles d'être ouverts au moment de son passage, tout en essayant d'anticiper les contraintes propres à chacun des douze pays traversés. «C'est un vrai travail en amont», résume-t-il. Et c'est précisément là que l'ultracyclisme devient fascinant.
Du hockey sur gazon aux routes d'Europe
Rien ne prédestinait pourtant Jonas Verest à passer ses journées et ses nuits sur un vélo. Avant de découvrir l'ultracyclisme, le Lausannois pratiquait le hockey sur gazon à haut niveau. Gardien de but, il évolue en Allemagne, mais l'équipe pour laquelle il joue engage finalement un autre athlète plus expérimenté à sa place.
Le vélo entre alors dans sa vie presque par hasard. Un ami lui propose un voyage jusqu'au Cap Nord, en Norvège. Aucun objectif sportif, aucune recherche de performance, juste l'envie de partir à l'aventure en pédalant. Quelques mois plus tard, un autre copain l'inscrit sur une course d'ultracyclisme en duo.
L'enchaînement paraît presque irréel. En l'espace de quelques années, celui qui ne faisait quasiment pas de vélo se retrouve parmi les meilleurs spécialistes suisses de la discipline. Il en sourit lui-même.
«Quand tu arrêtes un sport de haut niveau à 25 ans, la probabilité de retrouver un autre sport où tu peux performer est quasiment nulle. Mais je suis tombé, un peu par hasard, sur une discipline elle-même encore jeune.»
Une gigantesque partie d'échecs
Au fil de la discussion, une chose saute aux yeux. Jonas Verest parle très peu de watts, de puissance ou de vitesse moyenne. En revanche, il évoque sans cesse la stratégie. Selon lui, l'ultracyclisme n'est pas un sport où l'on gagne uniquement avec les jambes.
Ainsi, rouler vite ne suffit pas. Il faut aussi savoir quand dormir, où s'arrêter pour manger, quelle route emprunter, combien de vêtements transporter ou encore à quel moment accepter de perdre quelques minutes pour gagner plusieurs heures plus tard.
A l'écouter, l'ultracyclisme ressemble presque davantage à une gigantesque partie d'échecs qu'à une simple compétition d'endurance. Et c'est précisément ce qui le passionne, car l'un des aspects les plus étonnants de cette discipline est peut-être que personne ne sait encore exactement comment gagner. Certains dorment deux ou trois heures par nuit. D'autres préfèrent viser quatre ou cinq heures afin de rester plus lucides et d'avoir une récupération qui leur permet de rouler un peu plus vite. Les uns traversent les montagnes. Les autres les contournent. Certains campent, d'autres misent sur les hôtels.
Même la gestion du sommeil, longtemps considérée comme une simple démonstration de résistance, est en train d'évoluer. «Pendant longtemps, celui qui dormait le moins était presque vu comme le meilleur. Aujourd'hui, les jeunes coureurs montrent qu'on peut aller plus vite en dormant davantage, mais en restant lucide.»
Autrement dit, performer ne consiste plus à repousser le plus loin possible les limites du corps, mais à trouver le meilleur équilibre entre effort et récupération. Là encore, la discipline y va à tâtons.
Rendez-vous à Kalamata
La Transcontinental Race constituera la plus longue course de sa carrière. Jusqu'ici, Jonas Verest n'a jamais disputé d'épreuve de cette durée. Alors forcément, une part d'inconnu demeure.
Son objectif? Celui qui travaille à côté du vélo (peu d'athlètes en vivent aujourd'hui) ne parle ni de podium ni de classement, mais de curiosité. «Je veux savoir où je me situe par rapport aux meilleurs du monde.»
Parce que cette course répondra aussi à une question plus personnelle. Est-il capable de rivaliser durablement avec l'élite mondiale? «Je ne sais pas encore si je rentrerai en me disant que j'ai envie de consacrer les prochaines années à essayer de gagner cette course, ou si j'aurai envie de faire autre chose.»
Une manière de voir les choses qui résume finalement assez bien le personnage. Curieux, réfléchi et presque scientifique dans son approche, Jonas Verest ne prend pas le départ de la Transcontinental Race avec toutes les certitudes; il part justement pour les trouver.
Et avant même de penser au classement, il espère surtout ne pas perdre de vue l'essentiel. «Traverser plus de dix pays à vélo pendant une dizaine de jours, avec comme seules préoccupations avancer, manger et dormir... c'est déjà une chance.»
C'est tout le mal qu'on lui souhaite. Rendez-vous à Kalamata autour du 30 juillet pour voir le Lausannois franchir la ligne d'arrivée.
