On a grimpé l’Alpe d’Huez à la sauce suisse
L’Alpe d’Huez est l’une des ascensions les plus emblématiques du cyclisme. Sa notoriété en a fait, au fil des ans, un point de comparaison pour d’autres montées.
Ainsi, chaque fois que le Tour de Romandie va à Thyon 2000, Richard Chassot, directeur de la course, ne manque pas d’établir le parallèle. Il évoque «l’Alpe d’Huez romand».
Il en va de même pour les organisateurs du Tour de Suisse lorsque le peloton prend la direction de Carì. Eux parlent alors de «l’Alpe d’Huez du Tessin».
En 2016, lors de la première arrivée de la boucle nationale dans la station tessinoise (victoire de Darwin Atapuma), les organismes touristiques locaux se réjouissaient de cette comparaison et espéraient que la montée, dont le pied se situe à Faido, dans la vallée de la Léventine, devienne un incontournable.
Si finalement, il a fallu attendre 2024 pour un retour (victoire d’Adam Yates), et qu’il faudra sans doute attendre encore longtemps pour que Carì revienne au programme en raison de la réduction du nombre d’étapes sur le Tour de Suisse, l’ascension tessinoise a désormais droit au couronnement absolu: mardi, elle sera le juge de paix de la 16e étape du Tour d’Italie, dont le départ sera donné à Bellinzone.
Une arrivée au sommet, un Grand Tour, le tout en Suisse: il n’en fallait pas plus pour que nous nous frottions à Carì deux jours avant le passage des coureurs.
Le premier kilomètre d’ascension n’est de loin pas le plus raide. Une aubaine pour nous, qui avons débuté la sortie au pied sans prendre le temps de faire tourner les jambes. Les banderoles annonçant la venue du Giro et les fleurs roses disséminées à la sortie de Faido aident aussi à se plonger dedans. On en oublierait presque la vue sur cet hôpital, qui incite à lever le pied.
Le profil de la montée de Carì ⬇️
La suite est d’une régularité impressionnante. On flirte tout du long entre 7% et 9%, hormis quelques rampes à plus de 10% et un replat en milieu de pente. Le site officiel du Giro annonce une moyenne de 7,9%, contre 8,1% sur d’autres plateformes, des valeurs proches de celles de l’Alpe d’Huez (8%).
Malgré cette pente bien présente, la montée vers Carì reste accessible, tout comme la route en direction de la station française peut l’être. Ces deux ascensions ne figurent pas parmi les plus difficiles de la planète. Un rappel que l’Alpe d’Huez s’est construite autrement: par sa ferveur populaire, son côté international et son histoire, plutôt que par sa seule difficulté.
Côté distance, la version tessinoise se veut légèrement plus courte (11,7 km contre 14 environ). Elle peut cependant se targuer de présenter un lacet de plus. L'Alpe d’Huez est mondialement connue pour ses 21 virages. A Carì, il y en a 22.
Sur le papier, la ressemblance est donc frappante. Mais des différences subsistent. Le final au Tessin est par exemple plus exigeant qu’en Isère. A l’Alpe d’Huez, on bute d’entrée dans la pente, mais les derniers kilomètres en station sont relativement cléments. L’entrée dans la station de Carì, elle, est brutale, avec un passage à 13% à la flamme rouge et deux derniers kilomètres à plus de 9%. Les coureurs du Giro devront en garder sous la semelle mardi, au risque de se faire reprendre dans les derniers hectomètres.
C’est justement à Carì, à un emplacement stratégique dans le village, que le fan club du regretté Gino Mäder, vainqueur d’une étape du Giro en 2021, lui rendra hommage, comme en témoigne une banderole accrochée en bord de route et un immense cœur entourant son nom, dessiné à la craie au sol.
Autre différence avec l’Alpe d’Huez: aucune pancarte ne décompte les virages, n’indique les kilomètres restants ou encore le pourcentage à venir. Le signe d’une montée préservée et relativement méconnue. Une montée plaisir, qui se fait dans un calme absolu.
Il y a en effet peu de trafic, et même peu de cyclistes. Tout le contraire de l’Alpe d’Huez, qui voit débarquer aux beaux jours des hordes de cyclos et dont la capacité d’accueil est d’environ 30 000 lits. En route vers Carì, on se retrouve livré à soi-même. Il n’y a que le bruit de l’autoroute A2 dans la vallée pour nous accompagner dans les premiers kilomètres, avant celui des cloches, un peu plus haut.
Ce calme n’a rien d’étonnant. A quelques kilomètres de là, à Airolo, débute le célèbre col du Saint-Gothard, par son versant le plus charismatique: celui en pavés. Il capte davantage l’attention. Carì, c’est aussi seulement 12 âmes à l’année, mais jusqu’à 2000 personnes qui fourmillent en saison, bien loin donc de l’affluence de l’Alpe d’Huez.
La fonction itinéraire de Strava annonce en outre une fin d’ascension non asphaltée. Peut-être que cela en rebute certains. Pourtant, il n’en est rien. Certes, à mesure que l’on monte, les fissures, qui nous rappellent que l’Italie est proche, se font de plus en plus nombreuses. Mais la route, alternant entre passages étroits dans les villages typiques et chaussée large, reste de qualité. Ce n’est ni plus ni moins qu’un bug de l'application.
Et puis, peut-être aussi que nous n’avons pas choisi le bon créneau pour nous élancer dans cette ascension. En début d’après-midi, la chaleur est suffocante dans la Léventine. Le vent frais descendant du Saint-Gothard ne parvient pas à nous rafraîchir. On sue à grosses gouttes. L’exposition plein sud de la montée ajoute encore à la difficulté. Il n’y a quasiment pas d’ombre, malgré la présence de végétation dans la première partie et les sapins entourant les chalets de Carì.
On en viendrait presque à plonger dans les nombreux jacuzzis en marche chez ceux venus profiter de leur résidence secondaire. On se retrouve finalement à siroter un verre chez un restaurateur qui concède être particulièrement occupé. Les immenses tentes en train d’être montées dans le village en vue de l’étape de mardi laissent présager une forte fréquentation. Pour lui, il s’agit donc d’être prêt pour l’arrivée des spectateurs. Le Tour d’Italie lancera de façon précoce la saison estivale à Carì.
