Reusser a changé une habitude alimentaire pour gagner le Tour de France
Marlen Reusser a passé trois semaines en altitude en Andorre pour préparer l’épreuve, avec ses coéquipières et les hommes de l’équipe Movistar qui participeront au Tour d’Espagne. Son printemps a été marqué par des chutes et des blessures qui l’ont obligée à revoir ses plans. Mais son grand objectif n’a pas changé: remporter le Tour de France, dont le départ sera donné à Lausanne le jour de la fête nationale suisse.
Le peloton ne franchira la frontière et ne quittera la Suisse que lors de la troisième journée. Le lendemain, un contre-la-montre se tiendra à Dijon. Championne du monde en titre de la discipline, Marlen Reusser s’y présentera parmi les favorites. La décision devrait toutefois tomber lors de l’étape reine. La septième étape de cette course de neuf jours se terminera au sommet du redoutable Mont Ventoux.
Marlen Reusser évoque ses ambitions, son rêve de maillot Jaune et la perspective d’une première victoire suisse depuis Hugo Koblet en 1951. La coureuse de 34 ans explique également pourquoi elle s’attend à des chutes et comment, en tant que médecin titulaire d’un doctorat, elle aborde l’éternelle question du poids dans le cyclisme.
Cette année, les trois premières journées du Tour de France auront lieu en Suisse. A quel point vous réjouissez-vous?
Marlen Reusser: Enormément. C’est la première année où j’ai personnellement fait du Tour de France l’un des grands objectifs de ma saison. Le fait qu’il parte en plus de Suisse rend l’événement encore plus spécial. Je m’en réjouis énormément.
Depuis votre troisième victoire au Tour de Suisse, à la fin du mois de juin, vous n’avez plus participé à une course. Comment avez-vous passé le dernier mois?
Je reviens d’un stage de trois semaines en altitude en Andorre, à environ 2 000 mètres. J’y ai passé deux semaines avec l’équipe, après une semaine seule. C’était un bloc d’entraînement bien structuré. La saison ne s’est toutefois pas déroulée comme prévu. Après mes blessures, nous avons dû improviser et revoir sans cesse nos plans. J’aurais aimé prendre le départ dans d’autres conditions. Mais compte tenu des circonstances, je suis bien préparée.
Après vos chutes du printemps, vous avez dû revoir plusieurs fois votre entraînement et vos objectifs. Comment gérez-vous cela?
Au départ, je voulais participer au Tour d’Espagne au début du mois de mai, faire l’impasse sur le Tour d’Italie et me concentrer pleinement sur le Tour de France. Après les chutes, ce n’était plus possible. Je voulais ensuite absolument participer au Tour d’Italie, quel que soit mon état de forme. J’y suis parvenue. Après cela, j’ai passé pratiquement chaque journée à Berne à suivre des thérapies. Lors du Tour de Suisse, je n’étais certes pas au sommet de ma forme, mais j’étais enfin débarrassée de mes problèmes physiques.
L’an dernier, vous avez terminé deuxième du Tour d’Italie, mais la malchance vous poursuivait déjà. Vous avez ensuite dû abandonner le Tour de France dès la première étape. Quel regard portez-vous sur cette période?
Cela a été une période brutale. Avant le Tour d’Italie, j’étais dans une forme incroyable. Puis je suis tombée malade et j’ai terminé la course malgré une maladie diarrhéique. Il ne me restait ensuite qu’une semaine avant le Tour de France. Dès le début, j’ai subi une intoxication alimentaire. J’ai vomi à plusieurs reprises, souffert de diarrhées et n’ai pratiquement rien pu manger pendant trois jours. Puis mon partenaire, qui souffrait d’une infection respiratoire, m’a contaminée.
Quelles leçons avez-vous tirées de cette période?
Nous sommes devenus plus prudents. A l’époque, le cuisinier était arrivé plus tard et nous avions mangé à l’extérieur. Nous ne prenons plus ce risque. Le cuisinier est désormais toujours le premier à arriver.
J’investis énormément dans mon corps. Je ne veux donc plus prendre de risque inutile pour ce genre de choses.
Comment évaluez-vous vos chances de victoire lors des deux premières étapes, dont le départ et l’arrivée auront lieu en Suisse?
La première étape à Lausanne est difficile à évaluer. Elle devrait probablement convenir à Lorena Wiebes. C’est la meilleure sprinteuse du monde et elle est en même temps incroyablement explosive. Si elle est au sommet de sa forme, je n’aurai sans doute aucune chance. Mais si une occasion se présente, j’essaierai de me mêler au sprint pour la victoire d’étape.
Et qu’en est-il de la deuxième étape?
Elle devrait presque certainement se terminer au sprint. J’essaierai surtout de rester à l’écart des problèmes et d’éviter la chute. Le parcours est très exigeant sur le plan technique. Nous traverserons de nombreux petits villages, avec des routes étroites et des obstacles. Cela rend les courses extrêmement nerveuses. Il sera donc encore plus important de rouler à l’avant – ce qui augmente aussi le risque.
Vous attendez-vous à de nombreuses chutes?
Oui. Il y aura des chutes. Cela fait malheureusement partie de notre sport. Je sais parfaitement qu’il est extrêmement dangereux.
Comment gérez-vous ce risque?
Il faut se poser honnêtement la question suivante: suis-je prête à prendre ce risque ou non? Je le suis. Je sais que je pourrais me retrouver au sol, voire à l’hôpital. Mais pour jouer la victoire au classement général, il faut être à l’avant. J’ai la chance que mon équipe roule à 100% pour moi et qu’elle essaie de me protéger. Cela signifie que nous tenterons de rester toujours devant. Cela coûte énormément d’énergie, mais il n’y a pas d’autre solution.
En tant que championne du monde en titre du contre-la-montre, vous ferez partie du cercle très restreint des favorites lors de la quatrième journée à Dijon. Qu’est-ce qui sera déterminant?
Je pars du principe que le classement général commencera aussi à se dessiner à ce moment-là. J’ai donc déjà étudié le parcours. Il est incroyablement varié. L’approche de la montée est déjà technique. Dans l’ascension, il faudra une énorme puissance physique, avant une descente extrêmement rapide et le final à travers Dijon. Ce contre-la-montre réunit vraiment tous les ingrédients. Il sera possible d’y gagner énormément de temps – ou d’en perdre. Les pures grimpeuses pourraient déjà y concéder un retard important. Je me considère comme une coureuse complète.
A quel point avez-vous étudié les différents parcours?
Après les Championnats de Suisse, je suis partie directement reconnaître pratiquement toutes les étapes clés. J’ai parcouru la plupart d’entre elles dans leur intégralité et, pour certaines, au moins une partie du tracé ou la montée finale. Je veux savoir exactement ce qui m’attend.
Cela vaut-il aussi pour le Mont Ventoux?
Le gravir une fois m’a suffi. (Rires)
Le Mont Ventoux fait partie des ascensions les plus légendaires du cyclisme. Pour la première fois, le Tour de France Femmes proposera une arrivée au sommet du «Géant de Provence». A quel point vous réjouissez-vous?
Je n’avais encore jamais gravi le Ventoux. La montagne m’a impressionnée. La descente était particulière en raison du vent violent et, pour être honnête, je ne me sentais pas très rassurée.
Mais le facteur décisif sera l’état dans lequel chacune arrivera jusque-là. Au Ventoux, lors de la septième journée sur neuf, la meilleure grimpeuse ne gagnera probablement pas forcément. Ce sera plutôt celle qui sera parvenue jusque-là dans les meilleures conditions.
Qui sont les favorites à vos yeux?
Chez les femmes, c’est actuellement plus difficile à évaluer que chez les hommes. Chez eux, Tadej Pogacar constitue une référence claire. Chez nous, beaucoup de choses peuvent se produire. L’an dernier, par exemple, Pauline Ferrand-Prévot s’était montrée très discrète avant la course, avait passé trois mois à s’entraîner en altitude, puis avait remporté l’épreuve de manière écrasante. Personne ne sait si cela se reproduira. J’essaie donc de me concentrer le moins possible sur la concurrence. Pour être honnête, je ne connais pas encore tout à fait mon propre niveau de forme.
Pauline Ferrand-Prévot ne s’est pas contentée de s’entraîner. Elle a aussi perdu quatre kilos pour le Tour de France, ce qui a déclenché un débat. En tant que médecin titulaire d’un doctorat, quel regard portez-vous sur cette question?
J’ai également étudié les sciences de la nutrition et le sujet m’intéresse beaucoup. L’alimentation et l’entraînement ont une influence énorme sur les performances. Le poids aussi peut faire l’objet de nombreuses discussions...
Quelle importance le poids revêt-il pour vous?
Bien sûr que le poids est un sujet. Ceux qui prétendent le contraire mentent, et cela vaut aussi pour moi. Mon poids évolue également au fil de l’année. Mais la question décisive reste toujours la même: jusqu’où le corps peut-il encore suivre? Je me demande régulièrement si je devrais aller plus loin. Le corps humain est incroyablement complexe.
Les études vont et viennent – au bout du compte, il faut se sentir forte sur le vélo.
Beaucoup vous estiment capable de remporter le classement général. Vous seriez la première Suissesse à y parvenir et la première victoire suisse depuis Hugo Koblet en 1951. Que représenterait un tel succès pour vous?
Avant toute chose, j’espère que le Tour de France en Suisse deviendra une fête inoubliable, que le plus grand nombre possible de personnes suivront la course avec passion et apprendront à connaître les coureuses. Si nous parvenons à mettre leurs histoires en lumière, le cyclisme féminin deviendra encore bien plus passionnant. Et si un maillot jaune peut contribuer à susciter l’enthousiasme d’un public encore plus large, ce serait une magnifique histoire.
(adapt. dal)
