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Analyse

Drame de Montreux: le silence insoutenable d'un massacre

Un membre de la police scientifique vaudoise à Montreux.
Un membre de la police scientifique vaudoise à Montreux.
Un jeudi à l’aube, cinq corps s'écrasent brutalement sur le bitume. Ce sera le seul véritable fracas dans une affaire qui se distingue par son mutisme assourdissant.
03.04.2022, 16:5305.04.2022, 10:17
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De la chair chaude qui se jette d'un immeuble et s'écrase sur le bitume après une chute de vingt-cinq mètres, c'est un massacre. Le mot n'est pas de nous. Evelyne Emeri, consoeur du matin.ch, a eu ce que l’on pourrait appeler ce courage-là. Car le «drame de Montreux» n'est pas vraiment un drame. Ni un simple fait-divers. Encore moins un «suicide collectif», comme le suggère la police vaudoise.

Un massacre, qui plus est, assiégé par un silence insoutenable, paradoxal et pluriel.

Silence de mort(s)

Qu'on se souvienne. Jeudi 24 mars, 6h15, des gendarmes tambourinent à la porte du domicile familial. Un filet de voix s'échappe de l'intérieur. Les agents s'annoncent. Plus un son. Rien. Quelques minutes plus tard gisent cinq corps dans une rue déserte. Un carnage, sans bruit, sans cri, sans heurt et sans meneur. «Les cinq personnes sont tombées d’une hauteur de plus de vingt mètres, les unes après les autres, peu avant 07h00, dans un intervalle de cinq minutes», nous avaient assuré les autorités vaudoises. Trois adultes, un adolescent et une fillette auront donc mené leur existence cloîtrée, cadrée, mutique vers une mort ordonnée, programmée, étouffée. Personne n'a rien entendu.

C'est au 7e étage, derrière une porte ordinaire, que cinq membres d'une même famille se sont jetés dans le vide.
C'est au 7e étage, derrière une porte ordinaire, que cinq membres d'une même famille se sont jetés dans le vide. Image: watson

Silence des autorités

Depuis ce 24 mars 2022, l'information est volontairement chiche et les autorités embusquées, farouches, avares. Un communiqué de presse de la police est tombé le jour-même. Un autre cinq jours plus tard. «Drame familial» pour le premier, «suicide collectif» pour le second. Maigre butin pour une affaire que le psychologue genevois Philip Jaffé nous avait décrit comme la plus «perturbante» depuis celle, suisse aussi, de l'ordre du Temple solaire, le 5 octobre 1994. ll y a trente ans, «dès les débuts, les enquêteurs ont compris qu'ils étaient confrontés à un dossier hors norme. L'emballement médiatique qui s'est ensuivi leur a donné raison», relatait la RTS dans un long format publié en 2019.

Le 9 octobre 1994, quatre jours après la macabre découverte, un médecin légiste, le juge d'instruction et la police de Fribourg expliquent une nouvelle fois le travail des enquêteurs.
Le 9 octobre 1994, quatre jours après la macabre découverte, un médecin légiste, le juge d'instruction et la police de Fribourg expliquent une nouvelle fois le travail des enquêteurs.Image: KEYSTONE

Incarner, c'est dire la gravité

Comparaison n'est pas raison mais, à l'étranger, on ne compte plus les horreurs portées dans la foulée par un commandant de police, un ministre, un président. Même pour la forme. Le 16 octobre 2020, Emmanuel Macron s'était par exemple rendu le soir même sur les lieux de l'assassinat de Samuel Paty, devant le collège de Conflans-Sainte-Honorine.

En 2022, dans une affaire sur laquelle planent (au minimum) complotisme, sectarisme et survivalisme et où une enfant de huit ans est morte pour rien, nous voilà contraint de ronger un petit os lancé par des autorités qui n'ont manifestement pas l'intention, une semaine après les faits, d'incarner physiquement l'horreur. Pas de conférence de presse. Aucune déclaration officielle spontanée n’est encore venue envelopper l’effroi. Un commandant de police, un ministre cantonal, voire (soyons fous) un conseiller fédéral auraient pu incarner cela. Mais personne ne juge, pour l'heure, prioritaire d'offrir à l'opinion publique l'opportunité d'apprivoiser l'angoisse, d'ancrer l'énigme et de remplir les creux. Un syndic qui convierait les médias pour annoncer solennellement que cette monstruosité est désormais une priorité, suffirait à contenir la paranoïa et rassasier (un peu) les esprits.

image: watson
Des autorités qui affrontent publiquement un massacre, c'est prouver qu'elles en assument publiquement la dimension et la gravité.

Le communiqué de presse du 29 mars, sans doute hâtif, a voulu ranger le massacre dans un «suicide collectif» comme on taperait sur un rond pour le faire entrer dans un triangle. Peine perdue. Depuis ce jeudi 24 mars 2022, Montreux la sereine est au cœur d'une agitation aussi mondiale que silencieuse. Pas un seul média, du New York Times à TF1, ne s'est rendormi après le cauchemar. Mais les autorités sont invisibles, taiseuses. Des dizaines de journalistes ont enjambé les frontières pour tenter d'humer la terreur, de chuchoter aux oreilles du voisinage et de nommer l'innommable. Avec toutes les maladresses qu'un manque de signalétique peut provoquer.

La Voix du Nord, par exemple. Ce quotidien français, sur la base de témoignages récoltés sous des paillassons bavards, avance que le père aurait sauté dans le vide «avec sa fille dans les bras». Le journal terminait son article en précisant que les autorités locales «ne communiqueraient plus d’éléments avant plusieurs jours». watson a voulu vérifier cette information. Fausse piste: «Nous avons la preuve qu’ils ont sauté l’un après l’autre.» Laquelle? Le silence règne, les interprétations sont beuglardes.

Bien sûr, l'enquête est en cours. Il est même probable qu'elle soit admirablement menée. Et la police, notamment scientifique, est assurément sur le pied de guerre. Un jour, pour sûr, nous en saurons davantage. Une semaine, c'est peu. Une enquête, c'est long. Mais la question n'est pas là. Dans une affaire aussi sensible, où il n'est pas question d'une simple chute d'un balcon, dont les racines sont profondes et où l'instruction publique du canton de Vaud a joué un rôle prépondérant, l'important n’est pas de tout savoir trop tôt, mais de ne rien sous-estimer trop vite.

A Montreux, c'est un fait, les autorités se montrent plus volontiers agacées que coopératives. En décidant ainsi de ne pas incarner et surtout ne pas éclairer publiquement zones d'ombre, questions sans réponses ou scénarios du pire, elles en rajoutent artificiellement.

Silence émotionnel

En autarcie depuis plusieurs années, les cinq membres de cette famille tombée du balcon montreusien n'ont peut-être plus de proches, ni d'amis. Voire d'ennemis. Depuis le 24 mars 2022, pas de tristesse bruyante ou de colère sourde. Aucune voix volontaire n'a fait irruption en marge du massacre pour dire l'injustice ou l'incompréhension, si ce n'est un «ancien proche» qui s'est confié, bardé de retenue, à un journaliste de TF1:

«Les soeurs, quand je les ai connues, elles étaient plutôt heureuses dans la vie. Elles avaient une bonne situation, le mari aussi. Pour moi, c’est inexplicable ce qui s’est passé et je ne comprends pas du tout»

Cette famille a basculé dans l'horreur sans commentaire ni haut-le-cœur réellement perceptibles. Pas de scandale ou de larmes pour venir brusquement déchirer le silence. L'adolescent de 15 ans, unique survivant toujours dans le coma, est l'un des seuls potentiels détenteurs d'un faisceau d'informations susceptibles de compléter la partition angoissante et d'ôter l'étouffoir.

Pourquoi?

En termes de retentissement, le massacre de Montreux n'est manifestement pas la tuerie de Zoug de 2001 et pas (encore?) l'ordre du Temple solaire. Mais il ne sera en revanche jamais la loufoque et récente anecdote du supposé lion, paumé dans le village d'Epalinges et, pour lequel, la police vaudoise a été autrement plus transparente, l'environnement plus bavard. Certains diront peut-être qu'une telle «pudeur» est préférable à l'emballement qui entoure, encore aujourd'hui et depuis 1984, l'affaire Gregory. Une passion déchaînée qui était d'ailleurs venue perturber les premières (et interminables) investigations.

Troupeau de journalistes en 1984 dans le cadre de l'affaire Gregory.
Troupeau de journalistes en 1984 dans le cadre de l'affaire Gregory.keystone

Pour l'heure, à Montreux, le silence immense qui enveloppe la tuerie, comme celui des autorités recroquevillées derrière la thèse du «suicide collectif», complique tout et ne présage rien de bon: quand le bruit étouffe, il finit toujours par exploser. Pourquoi? Qui? Combien? Depuis quand? Comment travaille la police? Qu’attend-on de l’ado de 15 ans? Qu'est-ce qu'on ne sait pas? A quel point cette affaire est-elle grave? Sans une incarnation franche de l'affaire, l'opinion publique (les Montreusiens en tête) se retrouve seule devant l'insoutenable inconnue, contrainte d'envisager le pire sans pouvoir crier. Alors que «pour celui qui est très seul, le bruit est déjà une consolation».

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