L'armée pourra dépenser 530 millions supplémentaires l'an prochain. C'est ce qu'a décidé la semaine dernière le Conseil des Etats, après le Conseil national. Au total, l'armée disposera de 2,7 milliards pour le matériel de guerre. Même parmi celles et ceux qui ont voté l'enveloppe, on se demande si cela est véritablement une bonne chose.
Ne va-t-on pas, une fois encore, jeter l'argent par les fenêtres? En analysant ce qu'il s'est produit par le passé, on a effectivement de quoi s'inquiéter.
Il y a dix ans, le ministre de la Défense Ueli Maurer (UDC) s'est heurté à un problème plus grave. Il avait tout misé sur le Gripen, soutenant le projet corps et âme, sans même penser à un plan B.
Mais le Gripen a explosé en plein vol lors de la votation populaire de 2014. Maurer a donc fait pression sur les acheteurs pour qu'ils trouvent le plus de solutions possible dans l'urgence. Objectif: dépenser le budget militaire. Voilà comment est né le «Programme d'armement 15+», qui a coûté 874 millions.
Le principal poste de ce programme éclair était la maintenance de 2220 camions Duro - 558 millions. Pour la somme faramineuse de 250 000 francs par véhicule, GDELS-Mowag les a retapés un par un, notamment en les équipant d'un nouveau moteur Fiat.
Des drones Hermès. Des drones israéliens Hermes ont été acquis dans le cadre du programme d'armement régulier - toujours sous l'ère Maurer - pour 250 millions. Même si là aussi, la question du calendrier peut se poser. Conséquence: des années de retard de livraison. Les six drones auraient dû arriver dès 2019. «Jusqu'à présent, nous en avons reçu cinq», explique la porte-parole d'Armasuisse Samanta Leiser. Le dernier devrait être prêt au troisième trimestre 2025.
L'armée a validé un achat de lance-mines à 404 millions en 2016. Il s'agissait d'une arme développée en interne, qui n'existait que sous forme de prototype. L'engin devait remplacer le lance-mines blindé de 12 cm, mis hors service en 2009. Et une fois de plus, la politique a fait pression sur le timing, dans le sillage du flop du Gripen. Le Contrôle des finances le regrettera par la suite. Le système aurait dû être introduit à partir de 2018. Désormais, on parle d'une livraison en 2025.
Les affaires du genre ne datent pas d'hier. Des dossiers plus vieux encore ne permettent pas vraiment de se rassurer:
En 1961, le Parlement a voté un crédit de 871 millions pour 100 avions de combat. L'armée de l'air avait délibérément omis d'inclure des coûts tels que l'équipement. En 1964, le législatif a refusé un crédit supplémentaire de 575 millions et a mis en place la première CEP de l'histoire suisse. Finalement, cela ne suffit que pour 57 Mirages, et une rallonge de 150 millions fut tout de même nécessaire.
A partir de 1984, la Suisse a acquis au total 380 chars de combat Leopard 2, pour un montant de 3,53 milliards. Les derniers chars livrés à peine livrés en 1998, le ministre de la Défense Adolf Ogi (UDC) déclarait au Conseil des Etats:
Pour des raisons d'économie, après la chute du mur de Berlin. Ces chars représentaient une valeur de 1,3 milliard de francs. Avec l'invasion russe en Ukraine, on a dépoussiéré les «Leo»: la Suisse en a cédé 25 à l'Allemagne.
581 exemplaires ont été achetés à partir de 1968, dont 348 ont été modernisés dans les années 90 pour 600 millions. Et ce alors que la direction de l'armée savait qu'elle n'aurait plus besoin que de 224 engins à l'avenir, en raison de la réduction des effectifs. Un mauvais investissement de 100 millions dénoncé par le Tagesanzeiger en 2002. Le M-109 doit maintenant être remplacé en 2025, un an plus tôt que prévu, par un système d'artillerie allemand: le char Piranha IV.
Les observateurs estiment que les risques de débâcle sont récemment déplacés vers le digital et qu'ils ne diminuent pas. On parle de projets trop ambitieux, poussés actuellement notamment par le chef de l'armée Thomas Süssli. Ils à plus forte raison se solder par une monumentale faillite financière.
Alors, faut-il s'attendre à des prochains flops militaires?
A propos de la surveillance de l'espace aérien, la porte-parole d'Armasuisse reconnaît que «la réalisation en parallèle des deux projets complexes» de remplacement des systèmes de commandement est «très exigeante». Et cela en raison de «la forte dépendance vis-à-vis d'autres systèmes et de l'infrastructure existante». Mais les équipes travaillent intensément et le projet «a redémarré début décembre, après une interruption». Affaire à suivre, donc.
Armasuisse affirme encore avoir la situation sous contrôle: «En principe, les projets sous notre responsabilité sont sur la bonne voie, tant sur le plan financier que sur celui des délais», explique la communicante. Il n'y aura pas de dépassement des crédits accordés, mais il faut cependant fixer des priorités au vu des finances fédérales «ainsi que de l'important besoin de rattrapage pour renforcer la disponibilité de la défense». De quoi chambouler tout de même un peu les plans.
(Traduit de l'allemand par Valentine Zenker)