Les Suisses ne supportent pas Trump et ça s'explique par un paradoxe
L’institut de sondage Gallup a publié son End-of-Year Survey 2025 et on y trouve une perle: l’évaluation à travers le monde de quelques dirigeants, allant du Pape jusqu’à Vladimir Poutine en passant par Donald Trump. Et là, surprise (quoi que): il n’y a qu’un seul pays au monde qui déteste vraiment davantage Trump que la Suisse: l’Iran.
En effet, avec la Suède et la Norvège, la Suisse fait partie des pays qui supportent pas Donald Trump avec 87% d’opinions défavorables, pour seulement 9% de favorables. Une position qui peut sembler tranchée pour le pays de la culture du compromis et de la modération. Alors, pourquoi cela?
Une opinion qui ne laisse pas sa place au doute
Soyons honnêtes: Trump n’est pas particulièrement populaire pour le reste de l’humanité, et, chez nous, nous avons aussi plusieurs sondages qui donnent davantage d’explications.
Selon GFS.bern, 80% de la population s’inquiète du monde selon Trump et de la loi du plus fort. Selon Tamedia, 81% des sondés estiment que c’est un mauvais politicien, 87% rejettent sa politique tarifaire (droits de douane), et 84% déclarent avoir une moins bonne image des Etats-Unis depuis son retour à la présidence.
Dans ces sondages, la population suisse le trouve imprévisible, égocentrique, hypocrite et antidémocratique. La Suisse aime le compromis et le consensus, et donc certainement pas celui qui incarne tout le contraire.
Franc-Parler
Chaque dimanche matin, watson invite des personnalités romandes à commenter l'actu ou, au contraire, à mettre en lumière un thème qui n'y est pas assez représenté. Au casting: Nicolas Feuz (écrivain), Anne Challandes (Union Suisse des Paysans), Roger Nordmann (conseiller stratégique, ex-PS), Damien Cottier (PLR), Céline Weber (Vert'Libéraux), Karin Perraudin (Groupe Mutuel, ex-PDC), Samuel Bendahan (PS), Ivan Slatkine (président de la FER) et la loutre de QoQa.
Le paradoxe de la tolérance
C’est un paradoxe connu formulé par le philosophe Karl Popper dans son ouvrage «La Société ouverte et ses ennemis» (1945). Il énonce qu’une société pleinement tolérante portera en elle les germes de sa propre destruction si elle tolère sans limites ses ennemis intolérants: ceux-ci, profitant des libertés offertes, finiront par démanteler la tolérance elle-même.
Karl Popper en tire une conclusion pouvant sembler contre-intuitive, mais qui est logique: pour préserver une société tolérante, il faut refuser de tolérer l’intolérance, non pas par étroitesse d’esprit, mais par instinct de survie démocratique.
La tolérance n’est donc pas un principe absolu ni un pacifisme moral, c’est un contrat réciproque: on accorde à autrui le droit d’exister, de penser et de croire différemment, à condition qu’il accorde le même droit aux autres. Celui qui rompt ce contrat (en niant l’humanité d’un groupe, en attaquant les institutions démocratiques, en prônant la «loi du plus fort») se met alors lui-même hors du cercle de la tolérance.
Appliquons maintenant ce paradoxe au contexte suisse de 2026. Etre une population tolérante, ouverte, humanitaire et démocratique n’oblige pas (bien au contraire) à rester les bras croisés, tout sourire, face au trumpisme qui méprise ces valeurs, ni à accueillir sans débat des initiatives qui, sous couvert de «durabilité» ou de «bon sens», pourraient ériger en règle constitutionnelle une logique d’exclusion.
Tolérer le Trump intérieur comme le Trump extérieur reviendrait donc, toujours selon Karl Popper, à scier la branche démocratique sur laquelle la Suisse est assise depuis 1848.
L’UDC contre l’ADN de la Suisse
Quelles sont donc les valeurs qui nous définissent et qui sont les fondements historiques de notre pays? Elles sont nombreuses, et, évidemment, la liberté est l’une d’entre elles: cela implique que chacun dispose de la liberté de vivre avec ses propres valeurs, tant que leur application n’empiète justement pas sur la liberté des autres.
Une chose est sûre: les valeurs que nous partageons tous ici, en Suisse, sont l’antithèse de Trump. Les différences sont légion. L’analyse systématique présentée dans le tableau ci-dessous a été réalisée avec l’aide de l’intelligence artificielle en élaborant un comparatif sur une série d’axes des valeurs associées à Trump, et celles de la Suisse. C’est une manière intéressante d’illustrer ce propos.
Le tableau reflète donc la manière dont ces deux objets sont massivement décrits dans l’écrit accumulé, et non une mesure directe de la réalité. Chaque affirmation factuelle a été vérifiée et sourcée (note ci-dessus); les sources illustratives montrent que les caractérisations reposent sur de nombreux indices concordants.
Tous ces axes illustrent à quel point nos traditions sont aujourd’hui menacées par la volonté de l’UDC de ramener du Trump chez nous:
- L’initiative contre la SSR a heureusement été balayée par la population, mais voulait nous rapprocher d’un paysage médiatique contrôlé par une poignée d’oligarques.
- Le 14 juin, nous voterons sur une initiative voulant nous isoler économiquement, stigmatiser les étrangers, briser l’accès de la population aux services de base, comme la santé, et ne laisser les libertés qu’aux plus riches.
- Nous voterons en septembre sur une initiative Pro-Poutine visant à réformer la neutralité en faveur des dictatures (note à ce sujet: dans le sondage Gallup, la Suisse fait aussi partie des pays qui détestent le plus Vladimir Poutine, ainsi que le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou).
- Et enfin, l’UDC veut faire échouer nos négociations avec l’Union européenne, qui représente pourtant plus de 50% de nos exportations, pour nous mettre à la merci des Etats-Unis et des autres régimes autoritaires.
S’il est des traditions qu’il vaut vraiment la peine de préserver, ce sont celles qui nous rendent fiers d’être dans ce pays: notre démocratie, notre humanisme, et tous les progrès que nous avons pu accomplir grâce à notre approche ouverte, coopérative et bienveillante.
Si, le 14 juin, nous soutenons la dangereuse initiative de l’UDC «Pas de Suisse à 10 millions», nous ferions le choix de nous éloigner de ces valeurs fondatrices et de nous rapprocher d’une logique similaire à celle de Trump et de l’UDC. Le coût serait élevé, bien sûr, car, comme toujours, les premières victimes des crises, même lorsque nous choisissons de les déclencher nous-mêmes, sont la classe moyenne et les ménages les plus modestes.
Samuel Bendahan est...
... docteur en Sciences économiques de la faculté des HEC de l’Université de Lausanne (Unil) et y enseigne ainsi qu’à l’EPFL. Ce Vaudois est également conseiller national PS, coprésident du groupe socialiste à Berne et membre de la Commission de l’Economie et des Redevances du Parlement. Il est consultant dans le secteur de la stratégie, de la gouvernance, du leadership et de la finance pour de nombreuses entreprises. Enfin, Samuel Bendahan préside la fédération suisse Lire et Ecrire, l’Œuvre Suisse d'entraide ouvrière (Oseo) et encore la coopérative d’habitation SCCH Le Bled.
