La prochaine initiative UDC veut assécher la Suisse
Il y a des histoires qui commencent par une promesse et qui se terminent dans un champ de ruines. Certaines initiatives politiques suivent exactement la même trajectoire. Celle de l’UDC, intitulée «Pas de Suisse à 10 millions», en est l’exemple parfait.
Un titre faussement rassurant, qui prétend apporter des réponses à des inquiétudes légitimes, mais qui, en réalité, nous propulse droit vers un chaos dont personne ne sort indemne.
Une votation dangereuse pour la prospérité suisse
Le 14 juin 2026, on nous demandera de graver dans la Constitution un plafond démographique de 10 millions d’habitants d’ici 2050. Officiellement, pour assurer la durabilité. Officieusement, pour réaliser un vieux fantasme de l’UDC. Car derrière le slogan se cache une mécanique digne d’un roman dystopique.
Franc-Parler
Chaque dimanche matin, watson invite des personnalités romandes à commenter l'actu ou, au contraire, à mettre en lumière un thème qui n'y est pas assez représenté. Au casting: Nicolas Feuz (écrivain), Anne Challandes (Union Suisse des Paysans), Roger Nordmann (conseiller stratégique, ex-PS), Damien Cottier (PLR), Céline Weber (Vert'Libéraux), Karin Perraudin (Groupe Mutuel, ex-PDC), Samuel Bendahan (PS), Claude Ansermoz (ex-rédacteur en chef de 24 Heures), Ivan Slatkine (président de la FER) et la loutre de QoQa.
Cette mécanique, c’est celle d’un plafond arbitraire, sans lien avec les réalités économiques et démographiques du pays. Et lorsque ce plafond est dépassé? C’est simple, on dynamite la libre circulation des personnes et on fait exploser, en vol, l’ensemble des accords Bilatéraux I avec l’Union européenne, comme les accords en matière de sécurité et d’asile de Schengen-Dublin.
Traduction: on retire la colonne vertébrale économique et sécuritaire que la Suisse a patiemment construite depuis plus de vingt-cinq ans.
Un refrain familier
Une sensation de déjà vu? Sans doute, car l’UDC ressuscite ici un vieux fétiche politique qu’elle tente d’imposer en changeant simplement de titre. Un emballage cosmétique affublé du mot «durable», conçu pour tromper un pays qui, lui, connaît la valeur de la voie bilatérale et l’a défendue plus d’une fois dans les urnes.
Et pendant que l’initiative prétend «protéger» la Suisse, la réalité suit une autre trajectoire. Notre pays vieillit. Les baby-boomers partent massivement à la retraite. La natalité s’effondre. Et chaque année, la génération qui quitte le marché du travail dépasse celle qui y entre. Résultat: nos entreprises manquent de bras.
Les projections sont claires, d’ici 2035, ce sont 460 000 travailleurs à temps plein qu’il manquera à l’appel.
Mais pour l’UDC, ces réalités sont secondaires. Ce qui compte, c’est d’anéantir les mécanismes de notre prospérité derrière un plafond démographique que même les régimes les plus autoritaires n’osent pas appliquer. Alors allons au bout du scénario et imaginons une Suisse qui aurait tourné le dos à ce qui l’a rendue prospère.
La Suisse face à son avenir
Dans cette Suisse-là, tout commence par un silence. Ce silence, c’est celui des entreprises qui recrutent dans le vide. Les annonces «Nous engageons» se multiplient, mais elles sont sans réponse. Les PME cessent d’innover, non par manque d’idées, mais par manque de talents. Les hautes écoles perdent leurs chercheurs et les laboratoires s’éteignent comme des amphithéâtres après la dernière session.
Et dans les immeubles de bureaux, la lumière se fait rare: ce ne sont plus des sièges prestigieux, mais des espaces désertés. Peu à peu, l’économie suisse se transforme en musée. On y admire ce qu’elle fut, parce qu’on n’ose plus regarder ce qu’elle devient.
Dans cette Suisse-là, les hôpitaux se transforment en salles d’attente interminables. Les équipements sont là, les lits sont prêts, mais les professionnels manquent. Les opérations sont repoussées et les soignants, épuisés, tiennent à bout de bras un système qui se délite, non d’un coup, mais par érosion lente: la pire de toutes.
Dans cette Suisse-là, les transports publics sont à l’arrêt au presque. Les cadences de trains sont réduites. Les bus restent au dépôt, faute de chauffeurs. On recourt à des horaires «adaptés aux ressources disponibles», une formule polie pour dire que le pays de la ponctualité est devenu celui du service minimum. Alors on attend, on s’agace, puis, comme toujours, on s’habitue, faute de mieux.
Dans cette Suisse-là, les restaurants réduisent leurs horaires, puis leurs saisons. Certains ferment pour de bon, d’autres survivent en mode réduit. Les hôtels condamnent des étages entiers. Les stations touristiques n’arrivent plus à recruter leurs saisonniers. L’hospitalité suisse, autrefois légendaire, devient un souvenir qu’on évoque avec nostalgie.
Dans cette Suisse-là, les chantiers sont immobiles. Les maçons manquent. Les grutiers manquent. Les électriciens manquent. Les infrastructures vieillissent, mais on n’a plus les bras pour les entretenir. La Suisse se fane, immobilisée par une initiative qui a confondu stabilité avec stagnation.
Dans cette Suisse-là, l’agriculture suffoque. Les récoltes mûrissent sans personne pour les cueillir. Les vergers sont abandonnés à la météo. Les exploitations sont rongées par le manque de bras, jusqu’à ce que les champs ne soient plus que des silhouettes fatiguées, témoins d’un pays qui a laissé sa terre se vider de sa force.
Dans cette Suisse-là, les contrôles aux frontières s’éternisent. Voyager n’est plus un loisir, c’est une épreuve. Et c’est là que le pays découvre l’illusion fatale de la fermeture: elle n’a jamais créé la sécurité. Au contraire, les échanges d’informations entre polices s’étiolent et la Suisse se retrouve isolée, comme un territoire que l’on observe de loin parce qu’il n’est plus fiable.
Dans cette Suisse-là, l’Etat se vide. Il n’y a plus de jeunes, plus de relève, plus de force de travail pour soutenir le pays. Et cette absence brutale entraîne tout le reste: la population active s’effondre, les recettes fiscales s’évaporent, les prestations publiques reculent, les retraites tremblent sur leurs fondations et les primes d’assurance maladie explosent jusqu’à devenir insoutenables. Alors on coupe, encore et encore. Pour faire passer la pilule, on ressort des vieux slogans : «travailler encore plus longtemps», «s’adapter au contexte», «faire preuve de responsabilité». Des pansements inefficaces sur une plaie ouverte, car le pays s’est laissé vieillir, assécher et affaiblir.
Et dans cette Suisse-là, on finit par accepter l’inacceptable: laisser nos enfants hériter d’un pays qui s’éteint à petit feu. On regarde le monde avancer, pendant que la Suisse demeure immobile, sans solutions et sans avenir. On se résigne à voir un pays autrefois admiré devenir un exemple de repli autodestructeur. Et tout cela pour quoi? Pour un fétiche politique, une illusion dangereuse et un slogan creux, brandis afin de satisfaire une pulsion idéologique.
Une croisée des chemins
Alors oui, le 14 juin, nous allons voter. Mais la vraie question sera: voulons-nous une Suisse ouverte, forte et stable? Ou une Suisse isolée, immobile, économiquement amputée et politiquement imprévisible? La réponse devrait être claire, car l’avenir que nous devons construire pour nos enfants doit se bâtir avec des faits, du pragmatisme, et surtout, avec du courage.
L’initiative de l’UDC ne prépare certainement pas cet avenir, pas plus qu’elle n’apporte de solution aux problèmes qu’elle prétend résoudre. Bien au contraire, elle installe de nouveaux risques, programme l’obsolescence de la Suisse et joue avec le feu quand le pays a besoin de sang-froid.
La Suisse mérite mieux qu’un plafond. Elle mérite un horizon prospère, loin de la dystopie que l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions» entend dessiner.
Depuis 2015, il est le Président de la Fédération des Entreprises Romandes qui compte plus de 47 000 membres dans les cantons de Genève, du Valais, de Fribourg, de Neuchâtel et du Jura. Il est également vice-Président de la CIEPP, institution de prévoyance à but non lucratif regroupant près de 50 000 affiliés.
