Les 12 chantiers de la Suisse face à un monde qui tangue
«Suis-je le seul à avoir l’impression d’être coincé en janvier depuis des mois?» s’interrogeait une connaissance cette semaine. Alors que nous entrons aujourd’hui en février, la réponse est: absolument pas.
Ce début 2026 nous a tous donné le sentiment que le carrousel du monde s’était encore accéléré. Et qu’il tournait de moins en moins rond, au risque de tanguer dangereusement. Il y a eu bien sûr ce Nouvel An dramatique qui a bouleversé - et bouleverse encore - toute la Suisse en profondeur et bien au-delà. Comment, hélas, peut-on débuter une année plus mal? Et il y a eu un monde qui semble changer sous nos yeux. Et pas pour le meilleur. Un monde dans lequel les puissants semblent penser qu’ils peuvent prendre ce qui leur convient, sans égards ni questions.
Franc-Parler
Chaque dimanche matin, watson invite des personnalités romandes à commenter l'actu ou, au contraire, à mettre en lumière un thème qui n'y est pas assez représenté. Au casting: Nicolas Feuz (écrivain), Anne Challandes (Union Suisse des Paysans), Roger Nordmann (conseiller stratégique, ex-PS), Damien Cottier (PLR), Céline Weber (Vert'Libéraux), Karin Perraudin (Groupe Mutuel, ex-PDC), Samuel Bendahan (PS), Claude Ansermoz (ex-rédacteur en chef de 24 Heures), Ivan Slatkine (président de la FER) et la loutre de QoQa.
«Parfois il ne se passe rien pendant des décennies. Et parfois une décennie arrive en une semaine» aurait affirmé… Lénine, que je n’aurais pas pensé citer un jour. C’est peut-être l’impression que nombreux d’entre nous ont eu à mi-janvier 2026. Je suis arrivé le mardi soir au Forum de Davos, en le quittant deux jours après, j’avais l’impression que le monde était déjà différent. Comme après un ouragan.
A vrai dire, le monde n’a pas pris une direction nouvelle, mais les changements amorcés il y a une ou deux décennies se sont comme cristallisés. Le retour de la politique de puissance. L’éloignement des Etats-Unis des questions de sécurité européenne pour s’orienter davantage vers le Pacifique, entamé sous le président Obama. Le détachement des principes du droit international et du multilatéralisme, éléments fondateurs de l’ordre international d’après-guerre… tout cela a pris un grand coup d’accélérateur.
C’est un risque important pour l’Europe, pour les démocraties libérales, pour les petits pays sans alliés. Trois catégories auxquelles appartient la Suisse. Dans un monde où règne la loi du plus fort, elle peut être mise sous forte pression avec peu de moyens de se défendre, les protections usuelles ayant volé en éclat. L’épisode des 39% de droits de douane l’a bien montré l’an dernier.
Comment réagir face à cela? Avec calme. Avec méthode. Et avec détermination.
Comme l’a affirmé le premier ministre canadien à Davos: on peut regretter cette évolution, bien sûr, mais il ne faut pas s’arrêter pour en faire le deuil: «La nostalgie n’est pas une stratégie» et l’espoir d’un retour à l’ordre ancien serait aussi vain que dangereux. Il faut donc prendre acte de ces changements et agir en conséquence: en renforçant nos démocraties occidentales face à un monde que cherchent à se partager les puissances.
Nous devons transformer les risques en forces et les faiblesses en opportunités. Il faut être en mesure de résister en termes économiques – en restant attractifs et innovants – et stratégiques – en renforçant notamment nos capacités de défense. Il faut défendre nos valeurs – démocratie, Etat de droit, droits de l’homme, promotion de la paix, respect des engagements pris et du droit, et se montrer pragmatiques dans les partenariats qui doivent se diversifier et deviendront de plus en plus à géométrie variable.
Concrètement, pour la Suisse? Il lui faut notamment:
- Renforcer sa relation, essentielle avec son premier partenaire économique, l’Union européenne. Elle en aura l’occasion d’ici deux ans en affichant une attitude pragmatique et raisonnable face aux nouveaux accords négociés, loin des clichés sur un soi-disant «colonialisme» européen et en remisant les hallebardes qui ne protègent rien, plus depuis longtemps, où elles doivent être: au musée;
- Maintenir son attractivité économique et même la renforcer en rejetant les – nombreuses – idées d’augmentations d’impôts, d’interdictions, de régulations excessives. En défendant aussi becs et ongles un instrument essentiel de sa stabilité et prospérité: son frein aux dépenses qui lui permet d’avoir des finances publiques équilibrées là où d’autres économies croulent sous les dettes, les intérêts… et les nouveaux impôts.
- Se rappeler que rien n’est gratuit, que le travail est une valeur et que développer un filet social solide ne consiste pas à étendre celui-ci sans cesse, à réduire les incitations à travailler, ou à décider de prestations nouvelles sans savoir comment assurer leur financement.
- Multiplier les partenariats, notamment commerciaux, avec des régions toujours plus dynamiques comme l’Amérique du Sud, l’Inde, l’Asie du Sud Est ou de plus en plus de régions du continent africain.
- Renforcer sa capacité de défense stratégique, objectif trop longtemps négligé, en réinvestissant dans son armement et en créant les conditions pour conserver des industries stratégiques d’armement en Suisse.
- Améliorer sa sécurité intérieure en s’en donnant les moyens, au plan matériel (qui commence par ne pas désarmer nos policiers!) et de la législation et de son application. La Suisse ne veut ni bancomats qui explosent, ni scènes ouvertes de la drogue ni insécurité dans ses rues.
- Préserver sa neutralité, ses bons offices diplomatiques et son engagement dans les cadres multilatéraux, sans en faire des dogmes figés et inopérants, mais en les comprenant comme des outils pragmatiques au service de la sécurité, des intérêts et des valeurs du pays. Ce qu’ils ont toujours été.
- Conserver sa capacité à développer des infrastructures modernes (routes et rail, aéroports, télécommunications, logements, soins, digitalisation, …) en accélérant les procédures, en améliorant les incitations et en conservant le fédéralisme comme une force, pas comme une course d’obstacles;
- Assurer son avenir énergétique en développant ses propres capacités de production, de transport, de stockage et d’importation de courant, dans le respect de ses objectifs climatiques 2050.
- Conserver sa capacité d’innovation, de création et d’attraction d’entreprises, notamment de PME innovantes, en limitant la bureaucratie, en favorisant les investissements, en limitant le poids de l’Etat à tous niveaux.
- Préserver une société intégrée, ouverte, moderne (notamment en soutenant l’imposition individuelle le 8 mars), une société basée sur le volontariat, l’engagement civique, l’esprit de milice;
- Une société qui du local au fédéral soigne un débat et des valeurs démocratiques saines et respectueuses, basées sur l’Etat de droit, et qui sait que c’est en trouvant des solutions ensemble qu’on est plus forts.
La Suisse a tout en main pour relever les défis d’un monde turbulent. Mais elle doit redoubler d’efforts, car personne ne l’attendra.
Elle doit avoir le courage des réformes nécessaires et la volonté de fixer des priorités claires: la résilience de sa sécurité démocratique et de son modèle libéral seront au centre de sa capacité à affronter le nouveau monde avec succès. Alors: au travail!
