Si on y réfléchissait un instant, on crierait à la mauvaise blague. Alors que les effets de la crise climatique n'ont jamais été aussi présents et violents, y compris sous nos latitudes - il suffit de penser aux victimes des intempéries qui ont frappé notre pays cet été - que les records de température s'enchaînent et que les preuves scientifiques sont chaque jour plus irréfutables, la Suisse s'apprête à voter pour élargir les autoroutes.
C'est désolant. Il ne s'agit pas de nier la surcharge des routes, mais cette situation aurait pu et dû être résolue de manière différente: en renforçant la mobilité douce et les transports en commun. Rappelons que, en 2022, les transports étaient à l'origine de 41% des émissions de CO2 de la Suisse, dont plus de 80% étaient imputables aux voitures et aux camions. Le projet va donc empirer les choses, sans parler des autres effets secondaires négatifs: bétonnisation du paysage, gaspillage de terres fertiles, augmentation du bruit.
Il y a toutefois un élément encore plus dérangeant dans cette votation: l'attitude du Conseil fédéral et, en particulier, du ministre des transports, l'UDC Albert Rösti. Non seulement l'exécutif prône une approche anachronique et néfaste pour l'environnement, mais le fait de manière pour le moins discutable, voire trompeuse.
Les arguments mis en avant par le gouvernement sont essentiellement deux: élargir les autoroutes permettra d'éliminer les goulets d’étranglement et, de ce fait, d'augmenter la sécurité sur les routes.
Une récente étude de l’Office fédéral des routes (Ofrou), repérée par la Tribune de Genève, dit autre chose. Selon cette analyse diffusée en 2022, l’élargissement de l’autoroute A1, prévu par le projet soumis au peuple, entraînerait une augmentation de la circulation dès l’année suivant les travaux. Dix ans plus tard, la voie rapide se retrouverait à nouveau saturée.
Même constat pour le deuxième argument. Une autre analyse de l'Ofrou datant de 2022 estime que l'élargissement des voies a généralement un effet négatif sur la sécurité. En gros, davantage de voies entraînent davantage d'accidents.
Ce qui est crucial, c'est que ces constats n'émanent pas des opposants au projet, mais bien de la Confédération, et plus précisément d'une entité, l'Ofrou, qui est dirigée par Albert Rösti lui-même. En d'autres termes, le ministre contredit ses propres spécialistes.
Ce n'est pas tout. Fin septembre, l'Office fédéral de l'aménagement du territoire - également rattaché à Rösti - a corrigé dans une étude les coûts induits par le trafic automobile pour la santé et l'environnement, les faisant presque doubler. Selon la NZZ am Sonntag, le ministre voulait que ces chiffres ne soient publiés qu'après la votation.
Ce ne serait pas une première. En septembre, CH Media (dont watson fait partie) révélait qu'Albert Rösti a délibérément gardé sous clé un rapport explosif sur l’énergie et la biodiversité juste avant la votation sur l’initiative Biodiversité, que le Conseil fédéral ne soutenait pas et qui a été rejetée.
Ça commence à faire beaucoup. Tous ces exemples témoignent au mieux d'une vision dangereusement aveugle concernant la situation climatique, au pire d'une volonté d'influencer l'électorat. Le passé d'Albert Rösti, qui a longtemps présidé le lobby pétrolier Swissoil, bien qu'il tente de le cacher, soulève des questions légitimes à ce sujet.
Ce qui est sûr, c'est qu'élargir les autoroutes en 2024, au vu de l'étendue du dérèglement climatique, est une idée ridicule, disons même tragique. Mais jouer avec les chiffres et en cacher une partie à la population est tout simplement honteux.