Ça valait la peine de galérer avec l'e-ID
Il est parfois utile de retourner au travail et de reprendre ses dossiers. Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort, paraît-il. Et cela vaut aussi pour l’identité numérique en Suisse.
En 2021, la population n’en avait pas voulu. Avec un non à 64%, les Suisses avait rejeté le projet d'e-ID. Quatre ans ont passé, et nous devons à nouveau nous demander si nous voulons une identité numérique ou pas.
Si la question est la même, le contexte a changé. Le projet présenté aujourd’hui est bien plus abouti que celui que le Conseil fédéral proposait il y a quatre ans. La grande différence est que ce n’est plus une entreprise privée, mais l’Etat qui en serait chargé, comme cela est déjà le cas pour la carte d'identité ou le passeport. Tellement logique qu’on se demande pourquoi la Confédération, contrairement à la plupart des pays qui disposent déjà d'une e-ID, n’avait pas choisi cette voie dès le départ.
L'e-ID, s'identifier partout, simplement
La carte d'identité numérique permet de s’identifier en ligne de manière simple et sûre. Ce n’est pas une obligation, mais c’est très pratique. Par exemple, pour ouvrir un compte de troisième pilier sur Internet, pour obtenir un extrait du registre des poursuites lorsque qu'on postule pour un logement. Pour acheter une bouteille d'alcool dans un magasin et prouver qu'on est majeur. Ou encore si on oublie son portefeuille avec son permis de conduire à la maison. Car ce permis pourrait aussi, si on le souhaite, figurer sur notre téléphone portable.
Avec une identité numérique, il serait également possible de mieux protéger la jeunesse sur internet. Sur les boutiques en ligne ou les sites de jeux d’argent, il suffit souvent aujourd'hui d’indiquer sa date de naissance, ou de cliquer pour confirmer qu’on a 16 ou 18 ans. Aucun contrôle n'est effectué pour vérifier l'âge.
Autre point positif, l'identité numérique repose sur le principe de minimisation des données. La Confédération indique qu'elle ne saura pas à quel moment ni à quel endroit l’e-ID sera utilisé. Accuser la Suisse de se rapprocher de régimes autoritaires de surveillance tels que la Chine ne correspond en rien à la réalité.
L'Etat ne prévoit rien contre les abus
Cela ne veut pas dire que le projet est parfait. Le recours à l’e-ID sera ouvert à tous les types de commerces et d'entreprises. Est-ce vraiment nécessaire? Pour instaurer la confiance, il serait préférable de réserver son usage aux autorités, avec des exceptions pour certains secteurs qui ont légitimement besoin de demander des données à leurs utilisateurs.
Le Conseil fédéral défend une approche aussi libérale que possible, fondée sur la responsabilité individuelle des citoyens. Mais nous devrions décider nous-mêmes à qui nous voulons confier nos données et lesquelles. Comme sanction maximale contre d’éventuelles demandes abusives, ou envers les pratiques d'entreprises douteuses, l'Etat ne prévoit que des avertissements.
Dans la réalité, il faudra régulièrement choisir entre différentes options. Commander sur un autre site qui demande moins de données, mais qui revient plus cher ou, par confort, par ignorance, ou par habitude, appuyer sans réfléchir sur «J’accepte», sans vraiment vérifier ce qu’une entreprise veut enregistrer de nos données. Qui lit encore les fameuses conditions générales? Qui ne clique jamais sur «Tout accepter» dans les fenêtres de cookies, juste pour aller plus vite?
Voter non n'est pas une solution
Ces arguments ne suffisent pas à rejeter l’e-ID. Aujourd’hui déjà, pour accéder à de nombreux services, il faut prouver son identité. On envoie une copie de son passeport ou de sa carte d’identité, et parfois on doit encore s’identifier par vidéo. Rien n’offre plus de sécurité qu’une identité numérique gérée de façon centrale.
Demain, toujours plus de services passeront au numérique. L’e-ID n’invente rien de révolutionnaire, elle suit simplement son époque. Elle facilite également la vie de personnes en situation de handicap.
Si elle refusait cette avancée, la Suisse resterait à la traîne par rapport au reste de l'Europe. L’Allemagne, l’Autriche, la Pologne ou l’Ukraine l’utilisent déjà, parfois depuis des années. L’Union européenne prévoit même de lancer l’an prochain un portefeuille numérique commun à tous les citoyens de ses Etats membres.
Le non de 2021 à l’e-ID s’est transformé en chance. Un nouveau non serait cette fois une occasion perdue.
Traduit de l'allemand par Joel Espi
