Genève a choisi la concorde plutôt que les identités
Les partisans de l’interdiction des signes religieux ostensibles pour les élus du Gand Conseil et des conseils municipaux ont remporté une victoire, ce dimanche, dans le canton de Genève. Déboutés une première fois par la Chambre constitutionnelle genevoise, qui affirmait que cette interdiction est contraire aux libertés fondamentales reconnues par le droit fédéral, ils sont revenus à la charge. Non pas avec une loi, mais avec un projet de modification constitutionnelle dotée de la légitimité de la démocratie directe, censée conférer plus de force à leur démarche. Et ils ont gagné avec 51,9% de voix favorables.
Recours déjà déposés
Un recours pour inconstitutionnalité de cette décision cette fois-ci populaire et non plus seulement parlementaire est toutefois d’ores et déjà annoncé, devant, à nouveau, la Chambre constitutionnelle cantonale. Les tenant de l’interdiction – le PLR, l’UDC, le Centre et le MCG – estiment que ce n’est pas à cette dernière de se prononcer sur la conformité de leur texte avec le droit fédéral, mais au Tribunal fédéral lui-même.
Doté d’une loi sur la laïcité entrée en vigueur en 2019, mais laïque depuis 1907, le canton de Genève, par le vote démocratique de ce dimanche, va plus loin que tous les autres dans les limites opposées au port des signes religieux ostensibles que sont le voile musulman, la kippa ou une grande croix chrétienne arborée sur la poitrine.
Si la mesure devait franchir la barrière des recours, il serait le seul en Suisse à prohiber de tels signes distinctifs pour les élus, après avoir interdit les maillots de bain intégraux dans les piscines, le burkini étant ici visé. Est-ce une bonne chose?
L'absence regrettable de la gauche
Chacun a son opinion sur la question, mais oui, sur le principe, c’est une bonne chose. Il est regrettable qu’aucun parti de gauche ne se soit prononcé en faveur de cette neutralité confessionnelle imposée aux élus lorsqu’ils siègent ou sont en représentation. Mais il y a longtemps maintenant que la gauche en général ne fait plus preuve de courage sur les questions religieuses.
L’islam est ici l’éléphant dans la pièce, car ce serait mentir que de ne pas dire que la modification constitutionnelle approuvée ce 14 juin est sans rapport avec le voile musulman, même si aucune femme voilée ne siège pour l'heure dans les assemblées d'élus. Sensible, par conviction ou par faiblesse, aux discours décoloniaux faisant du voile un objet de droit individuel, alors qu’il est un instrument de visibilité prôné par l’islamisme au motif que les femmes doivent être pudiques, la gauche a comme abandonné la partie. Et trouve, depuis, des justifications à son renoncement.
Voir ce qu'il y a de positif
On ne pourra pas non plus prétendre que l’approbation par le peuple de cette interdiction échappe chez tout votant à tout sentiment antimusulman, xénophobe ou raciste. Mais il faut quitter ce champ polémique pour voir ce que cette neutralité religieuse, qui s'applique aux agents de la fonction publique genevoise et qui est à présent étendue aux élus, a de positif.
Crispations identitaires
Qui n'observe de nos jours les crispations découlant d'une organisation communautaire de la société? La paix civile au Royaume-Uni, Etat ayant laissé toute liberté aux expressions ethnoreligieuses, semble certains jours en sursis. La laïcité, en préservant des espaces ou chacun fait l’effort de ne pas exposer son moi religieux, travaille à l’apaisement des conflits identitaires, même si elle ne les évite pas. Plus la société est multiculturelle et libérale, mais avec un fond chrétien pour ce qui concerne l'Occident, plus les politiques doivent faire attention à ne pas susciter les concurrences identitaires.
Le récent esclandre survenu au conseil municipal d’Ivry, une localité communiste de la banlieue parisienne, montre tout l’intérêt de la neutralité confessionnelle dans ce type de cénacle. Jeudi, alors qu'une élue de la majorité municipale siégeait voilée, un membre du Rassemblement national a brandi un crucifix et récité un «Je vous salue Marie» pour protester contre le refus du maire de porter au vote une proposition de règlement visant à prohiber les signes religieux ostensibles au sein du conseil municipal – depuis 2018, un tel règlement est en vigueur à l’Assemblée nationale française.
Concorde civile
La Suisse et la Suisse romande en particulier ne vivent pas à l’écart des passions du monde, la mobilisation contre le G7 d’Evian le montre. Conserver des lieux de la délibération démocratique sans affirmation religieuse ostentatoire est bien peu contraignant au regard du maintien de la concorde civile.
