Une question m'obsède après la tuerie
Laissez-moi commencer par un aveu, je ne connais pas grand-chose aux armes à feu. Si vous posez devant moi trois fusils, mes capacités d'identification se limiteraient à «grand», «très grand» et «oh là là, celui-là fait un peu peur».
J'ai bien quelques références. Mon grand-père était chasseur. Il avait des fusils et, lorsqu'il partait en vacances, il déposait ses munitions chez ma mère. Son raisonnement? Si quelqu'un cambriolait sa maison et volait ses armes, au moins, il ne pourrait pas repartir avec les balles et aller se promener armé dans Yverdon. Il y a déjà assez de fous dans cette ville (les vrais savent).
Gamine, c'est ainsi que s'est construite ma conception un brin rudimentaire des armes en Suisse. Il y a les chasseurs qui vont «au chevreuil», les tireurs sportifs qui font des trous dans des cartons et les anciens militaires qui gardent leur fusil d'ordonnance à la maison.
Et puis, apparemment, il y a aussi des gens qui possèdent une kalachnikov.
Pourquoi?
C'est peut-être ma vision de journaliste bobo gaucho lausannoise, matrixée par les films, les séries, les clips et les faits divers sur le trafic de drogue, mais je pensais naïvement que la kalachnikov appartenait à une autre catégorie. Pas à celle des objets que Monsieur ou Madame Tout-le-Monde peut légalement conserver dans son armoire en Suisse.
Car le tireur présumé d'Aarau, un Suisse de 43 ans, possédait légalement l'AK-74 avec laquelle il est soupçonné d'avoir tué. Il l'avait acquise en 2005, à l'âge de 23 ans. La législation était moins stricte. Depuis 2019, les règles ont changé. Certaines armes nécessitent désormais une autorisation exceptionnelle. Ceux qui en possédaient déjà avant 2019 ont toutefois pu les conserver, à condition de les faire enregistrer auprès des autorités cantonales. Et ceux qui ne l'ont pas fait? «Oopsie» (mais là n'est pas le débat).
Une question demeure. Pour quoi faire? Blick a posé la question à un Valaisan qui pratique le tir sportif depuis 60 ans. Même lui ne semble pas particulièrement emballé par la kalachnikov. Il va jusqu'à assurer que quelqu'un qui débarquerait avec une telle arme au stand de tir serait probablement prié de rentrer chez lui.
Bon. A priori, on ne va pas non plus aller au chevreuil avec une kalachnikov. Alors quoi?
La collection, principalement, me souffle-t-on. Il existe évidemment des passionnés d'armes, d'histoire militaire ou de mécanique pour qui une AK peut constituer un objet intéressant à posséder. Et je peux intellectuellement le comprendre. Je peux moi-même passer un temps parfaitement déraisonnable à fouiller une boutique vintage pour une veste en cuir des années 70. Chacun sa came.
Sauf que ma veste en cuir ne peut pas tirer une dizaine de cartouches en quelques secondes. Et c'est là que mon cerveau de bobo recommence à afficher error 404.
POURQUOI?
Je n'ai pas envie de transformer Aarau en énième match entre ceux qui voudraient interdire jusqu'aux pistolets à eau et ceux qui considèrent qu'une arme à feu est un objet comme un autre. La Suisse a une histoire particulière avec les armes, son armée de milice et le tir sportif. Je peux concevoir qu'un chasseur possède un fusil, qu'un tireur sportif possède son matériel et qu'un collectionneur soit passionné par des armes.
Ce qui me titille davantage, c'est le décalage entre ce qu'un objet permet de faire et l'utilité qu'on lui trouve.
Peut-être que des passionnés d'armes liront ces lignes en levant très fort les yeux au ciel devant l'étendue de mon inculture. Ils auront sûrement de très bons arguments sur la collection, la mécanique, le patrimoine militaire ou le fait qu'une arme ne fait rien toute seule. Mais depuis Aarau, j'ai découvert qu'un «type sans histoire» pouvait avoir acheté légalement une kalachnikov et la conserver chez lui pendant plus de 20 ans.
Et maintenant que je le sais, avant même de me demander s'il faudrait l'interdire (ou si mon voisin en a une lui aussi), j'aimerais juste qu'on m'explique pourquoi quiconque devrait avoir besoin de conserver chez lui une kalachnikov en état de tirer. Pour aller au stand? Apparemment pas. Au chevreuil? Encore moins. Pour la collection? Très bien. Mais dans ce cas, pourquoi faut-il qu'elle puisse tirer?
