La fin de l'innocence
Cet après-midi, à 14 heures, quand toutes les cloches sonneront, les Suisses se rassembleront dans la peine pour rendre un hommage national. Ils seront en pensée avec les morts et les blessés du terrible drame de Crans-Montana. Ils diront adieu à de jeunes vies fauchées par des imprévoyances, qui sait, criminelles. La justice valaisanne, seule ou épaulée par d'autres juridictions, établira les faits et la chaîne des responsabilités.
La mort a frappé là où elle n’était pas invitée
Cet après-midi, à 14 heures, les plus âgés se remémoreront leur jeunesse, les moments festifs, les excès, bref, tout ce qui vaut la peine de mordre la vie à pleines dents sans devoir en mourir. Cette communion face à l’injustice, nous en avons besoin. Je ne sais pas qui a dit que Crans-Montana est un Bataclan sans armes, mais cette formule sonne juste. La mort a frappé là où elle n’était pas invitée.
Cet après-midi, à 14 heures, les Suisses diront adieu aux disparus et serreront fort les poings pour ceux qui sont aujourd’hui couchés sur leur lit d’hôpital, entourés de leur famille et pris en charge par des soignants dévoués.
La Suisse n'a pas été épargnée par la providence
Mais cet après-midi, à 14 heures, quand les cloches sonneront de Genève à Romanshorn et de Bâle à Chiasso, nous dirons adieu, aussi, à l’innocence. Car nous savons au fond de nous-mêmes que ce en quoi nous avons toujours cru, sans trop y croire, mais en y croyant quand même, s’est brisé. Cette fois-ci, la Suisse, le fut-elle un jour, n’a pas été épargnée par la providence.
Ce dans quoi nous avons communié jusqu’ici est à présent moins vrai et pour partie s’effondre: l’excellence, l’exception, la rigueur, la technicité, la simplicité. Mais ce ne sont pas tant les choses matérielles qui vacillent sur leurs bases. Les Polys de Zurich et Lausanne ne seront pas moins attractifs et compétitifs après Crans-Montana.
Un coup porté à la subsidiarité
Non, ce qui va changer, ce qui pourrait changer, c’est notre culture politique fondée sur le contrat de confiance, dont on voit bien qu’il a failli dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier. En Suisse, le contrat de confiance porte un nom: la subsidiarité. L’échelon supérieur est toujours un gêneur. Un intrus. Qu’il s’agisse de l’Etat central, du canton ou même de la commune.
Or, on l’apprend à l’occasion de la tragédie du Nouvel An, il n’y a pas qu’en Valais, où la force des clans n’est plus à démontrer, où la multitude des parcelles fait l’union patriotique d’un canton, que les contrôles de sécurité sont manquants ou trop espacés.
Un prix trop lourd
Après Crans-Montana, il n’est donc pas impossible que nous assistions au pays du fédéralisme et de l'autonomie communale à un tour de vis étatiste et centralisateur, contraire à l’esprit de subsidiarité, cet autre nom de l'autorégulation. Car, ce jour de l’An en Valais, l’innocence de jeunes gens et jeunes filles a payé un prix trop lourd à l’innocence d’un système qui n’est plus vierge depuis longtemps.
