«Il faut éviter de donner des conseils à une personne endeuillée»
Alors que la Suisse tout entière fait face au choc inouï de l'incendie du Constellation - qu'Alix Noble Burnand qualifie comme «notre propre 11-Septembre», de nombreuses familles pleurent la perte d'un enfant, frère, sœur ou proche. Leur entourage va devoir les accompagner dans cette épreuve, comme le fait cette éminente experte de la mort, notamment au travers de son association, Deuil'S.
Au cours d'un long - et complexe - appel téléphonique, la thanatologue, bien placée pour comprendre ce qui vivent aujourd'hui l'entourage des victimes, nous a livré quelques conseils et pistes de réflexion.
Après le drame de Crans-Montana, peut-on déjà parler de deuil pour les familles et l'entourage frappés par cette tragédie?
Pour savoir ce qui est à l’œuvre dans des moments pareils, pour les plus touchés, à savoir les parents des victimes, je m’appuie sur trois chapitres dans l’expérience de la perte: la «séparation», la «marge» et la «réintégration». Ce que les personnes traversent en ce moment, c’est la phase de séparation.
Il y a énormément de choses à faire. Trouver des pompes funèbres, organiser les funérailles... Dans ce contexte, il y a deux types de réaction possible: ceux qui vont être paralysés, figés. Et ceux qui, au contraire, vont être dans l’hyperactivité, dans un état d’hypervigilance.
Il faut accepter d’être comme ci ou comme ça. Ce stade va se prolonger jusqu’à la cérémonie, qui est très importante. Dès lors, on entre dans le second moment, très difficile: la marge.
Un moment de vide?
Non, pas exactement. C’est comme une mue. Pendant cette année de marge, quelque chose ce qui a été nous quitte progressivement - l’ancienne peau. On va devoir, individuellement, commencer à créer un nouveau lien avec la personne décédée - en l’occurrence, son enfant. C’est un travail de mise à mort de la relation terminée, pour qu’une nouvelle arrive.
Dans cette phase, il y a énormément de solitude, d’ambivalences. Certains vont tomber dans la plainte, la victimisation, d’autres vont être confrontés à la culpabilité. Ça, c’est le travail de deuil. Au fond, c’est un voyage au pays de soi-même. On ne sait jamais à l’avance ce que l'on va trouver. C’est avec ces gens-là que je fais des suivis de deuil. Pour les gens qui me disent: «Dans cette espèce de traversée d’un glacier brumeux, j’ai besoin d’un guide.»
Et cette «marge», comme vous l'appelez, peut durer un an?
C’est un énorme sujet de discussion. Personne ne peut jamais savoir quand le deuil prend fin. En revanche, on peut ritualiser la fin de cette première année de deuil, en organisant une cérémonie, un repas… Après avoir été livré à beaucoup de souffrances émotionnelles, physiques, pour un parent ou un couple, il est important de pouvoir prendre conscience de cette année écoulée et de la baliser au moyen d'un rite.
On entend souvent dire qu’«avec le temps, ça passe». Est-ce vraiment juste? Un parent peut-il se remettre dans la perte d’un enfant?
C’est très délicat. Votre question suppose que la «pire des morts» est celle d’un enfant - et donc, qu’il y aurait des morts «moins pires». Lorsqu'une vie humaine est fauchée trop tôt, on doit en effet faire le deuil de ce que son enfant aurait pu devenir.
Qu'est-ce cela signifiait? Que j’étais un rappel encore plus insupportable aux yeux des autres? Que ce n’est pas juste de mourir jeune, mais que c’est parfaitement ok de mourir plus vieux? Et donc, que tous ceux qui ne sont pas en deuil d’un enfant doivent se sentir moins légitimes?
Evidemment que non.
Je préfère dire que tous les deuils sont différents. La seule personne qui peut qualifier l'intensité du deuil qu’elle vit, c’est la personne endeuillée. Au début, évidemment, beaucoup de gens ont envie de lui dire des choses pour l'aider.
Justement, que peut-on dire - ou au contraire s’abstenir de dire - à une personne endeuillée?
Lorsqu'on perd un enfant, on devient de toute façon un endroit de projections pour les autres. Les proches et le grand public vont projeter sur nous l’horreur absolue, tenter d'imaginer ce qu’ils vivraient s’ils étaient à notre place. Comme c'est impossible, la personne endeuillée va devenir une source terrible d’angoisses et d'impuissance pour ses proches. Soit ils auront besoin de faire beaucoup, soit, au contraire, de faire en sorte de l'éviter ou de ne plus la voir du tout.
Comme on est dans la projection du pire (il n'y a rien de pire que de perdre un enfant), on a besoin de faire quelque chose pour elle. Et aussi pour nous. Pour sortir de cet accablement lié à à notre impuissance devant le drame que vit l'autre. Comme on ne sait pas bien quoi faire, on va imaginer ce dont nous, nous aurions besoin. On va lui donner des conseils.
Alors, que faire?
Faire. On est dans une culture où l'on cause beaucoup. En revanche, on peut proposer des choses: amener à manger, s’occuper du chat, aider sur le plan administratif, etc. Avoir l'œil, faire de petites choses. Concrètes. Plutôt qu’être «seulement» dans l’empathie - tout le monde est dans l'empathie face à ce drame. Le problème des endeuillés confrontés à une telle violence, une telle visibilité, une telle projection d'autrui, c'est qu'eux-mêmes ne savent pas forcément ce qu’ils traversent. Et encore moins ce dont ils ont besoin. Ceci dit, les endeuillés se trouvent déjà dans un tel brouillard que si l'on est inadéquat comme proche, franchement, ce n'est pas si grave. J'ai de la peine avec le mot bienveillant, je préfère celui de bon veilleur.
Le maître-mot pour les proches, les endeuillées et, dans le cas présent, le grand public, c’est d’observer ses réactions. Les porter à sa conscience sans jugement. Légitimer ce qui se passe dans sa tête et son corps. Le proche doit également légitimer ce qu’il vit - l’impuissance, l’angoisse, la projection, la fascination et l’excitation. Et une forme paradoxale de soulagement.
De soulagement?
C’est un mécanisme très important qu’on appelle le «vent du boulet», en lien avec les guerres napoléoniennes. A l'époque, en chargeant, quand un soldat français sentait le déplacement d’air d’un boulet de canon ennemi, cela signifiait qu’il n’était pas touché par le boulet - mais que celui qui était derrière l’était. Le «vent du boulet», c’est ce premier soulagement très rapide, ce «Ouf, ce n'est pas à moi que ça arrive». Mais, l’instant d'après, tu te chopes le boomerang: «Ça aurait pu être moi.» Ce qui va me pousser à «vouloir aider la personne endeuillée».
Et qu'entendez-vous par «fascination»?
Quand survient un drame, il est normal pour beaucoup de gens d'être fascinés: on va tout regarder, échanger des trucs, dire que l’on connait de près ou loin tel ou tel proche d'un disparu. On a besoin de savoir, d'en être. On parle plus vite, on est dans le stress, dans l'accélération, on sent son cœur qui bat. Il y a de l’excitation. C’est comme un shoot. C’est animal. C’est un processus parfaitement normal et qui prend du temps pour revenir au calme. Il faut le prendre comme un élément objectif: c'est la preuve qu'on est vivant.
Que conseillez-vous, dans ce cas?
Prendre soin de soi: marcher, être en contact avec ce qui nous entoure, la nature, faire à manger, écrire ou, pour certains, tenir un journal. Tout de suite, acheter un carnet et mettre par écrit ses pensées obsédantes. Chercher une posture méta, d'observation.
Les victimes de cette tragédie peuvent-elles trouver un réconfort ou un apaisement dans le fait qu'elles ne sont pas toutes seules? Que d'autres parents, proches de victimes, traversent la même épreuve?
Aujourd’hui, comme on ne porte plus d’habits de deuil, nous ne sommes plus identifiés. Les gens ne savent plus que vous êtes en deuil. On se sent très seul.
La reconnaissance publique peut aider beaucoup, les messes, les marches blanches, les hommages. Il y a une sorte de communauté d'appartenance, qui se construit à travers le village de Crans-Montana, aussi pour les professions comme les pompiers ou les secouristes, l’appartenance culturelle. Il y a des cellules de crises, des discussions. Elles peuvent se sentir légitimées, reconnues, identifiées - ce qui est positif. Je pense aussi qu'un tel évènement va forcément amener des changements.
Lesquels?
Au niveau sociétal, il pourrait y avoir une prise de conscience, peut-être de la part des adolescents. Quand un copain meurt dans une classe et qu'un suivi est organisé par les adultes référents, cela crée un lien à jamais entre ses camarades survivants. Je me demande aussi, pour tous ces jeunes, si cet évènement ne va pas mettre fin à une forme d'inconscience, d’absence complète de perception de la présence de la mort.
Mais n’est-ce pas la beauté de la jeunesse que de se croire invincible? Immortel?
En principe, cette innocence, cette prise de conscience de la mort, irréversible, universelle, inévitable, apparaît dans les jeunes années. Ensuite, on se grouille d’oublier la mort pour se convaincre que la vie est un dû. C'est normal. Mais un évènement comme ça peut nous faire réaliser que ce n'est pas le cas. On peut peut-être l'envisager autrement. Arrêter de «dépenser» sa vie. Ce qui ne signifie pas qu’un adolescent ne peut pas vivre heureux, libre, dégagé.
