F-35: le scandale d'Etat n'est pas terminé
Le bazar du F-35 est en train d'exploser en vol. Selon le dernier rapport de la Commission de gestion du Conseil national, le «prix fixe» défendu bec et ongles par Viola Amherd, le Département fédéral de la défense (DDPS) et l'Office fédéral de l'armement (Armasuisse) n'a jamais existé.
C'est un scandale d'Etat.
Comment le dire autrement? Et pourtant, les critiques du F-35 avaient vu venir la chose de loin. Parmi eux: Pierre-Alain Fridez. Ce socialiste, qui a siégé au Conseil national entre 2011 et avril de cette année, s'est penché sur la question et a osé, comme on dit, «porter la plume dans la plaie».
Pierre-Alain Fridez avait fait ses devoirs
Le Jurassien, ancien membre de la commission de politique de sécurité extérieure, s'était, en fait, juste contenté de bien faire ses devoirs. Et il s'était vite rendu compte qu'aucun pays qui commerçait avec les Etats-Unis ne s'était vu assurer de prix fixes. Beaucoup d'entre eux avaient connu des dépassements de facture. Pourquoi en serait-il autrement pour la Suisse?
La méthode? Washington passe la commande pour un «lot» de plusieurs appareils avec les constructeurs industriels de l'avion. Ceux-ci fixent leur prix en fonction des frais, du prix des matières premières, de l'inflation. Le prix varie d'un lot à l'autre. Le seul élément «fixe», c'est Washington, qui prépare la facture finale, se contente de jouer l'intermédiaire et assure de ne pas prendre de marge au passage.
Bref, c'est à peu près tout ce que la Commission de gestion du National a redécouvert, quatre ans après. Car Pierre-Alain Fridez avait déjà tout expliqué dans son premier livre sur le sujet, très complet, et sorti en 2022: Le choix du F-35: erreur grossière ou scandale d'Etat?
A l'époque, le politicien était décrédibilisé par une partie de ses confrères — et des miens — qui ne voyaient en lui au mieux qu'un agitateur anti-militariste, au pire, un dangereux conspirationniste. Mais Pierre-Alain Fridez a eu raison, au moins sur la question du prix fixe, avant tout le monde. Mais «c'est aussi avoir tort que d'avoir raison trop tôt».
Opacité intégrale
Il faut dire que le prix fixe n'est qu'une facette du problème. Le véritable scandale, c'est l'opacité intégrale dans laquelle s'est faite toute la procédure. Pierre-Alain Fridez s'en est rendu compte lorsqu'il s'est retrouvé face à un mur. Dans une longue interview donnée à watson en juillet 2025, il revenait en long et en large sur ses recherches:
Si les membres de la commission de sécurité extérieure n'ont pas eu accès aux contrats, alors autant dire que le reste du Parlement nageait complètement. Tout s'est joué à la confiance, avec un DDPS qui a maintenu une grande partie des informations hors de portée du Parlement et de la population.
Et même à Viola Amherd, la ministre en charge d'alors? La ligne de défense de plusieurs parlementaires, notamment centristes, est désormais de laisser entendre que la confiance de l'ex-conseillère fédérale a été abusée par son entourage et les experts d'Armasuisse. On rappelle que, depuis ces évènements, les cadres liés à l'acquisition des appareils de combat ont quitté leur fonction. Il ne reste personne pour prendre ses responsabilités. La facture, elle, est toujours là.
Aussi dans le processus d'acquisition
Le manque de transparence s'est aussi manifesté auprès d'un de mes collègues de la SRF, qui a demandé à avoir accès aux détails du processus d'acquisition des avions. Refus net d'Armasuisse, malgré le soutien du Préposé fédéral à la protection des données et à la transparence (PFPDT) qui lui demandait de rendre publiques ces informations.
Le Tribunal administratif fédéral (TAF) a depuis donné raison à notre confrère, indiquant que l'argument de secret-défense n'était plus applicable, le processus d'acquisition étant terminé et les avions commandés. Mais Armasuisse refuse toujours de livrer ces informations et l'affaire est repassée au Tribunal fédéral (TF).
Toute la transparence nécessaire
Les polémiques vont continuer. Dans son livre, Pierre-Alain Fridez évoque les moteurs qu'il faudra changer dès la réception des F-35 ou encore la création de nouveaux hangars high-tech, qui nous rendront d'ailleurs dépendants numériquement des Etats-Unis. Préparez-vous, tout cela n'est pas terminé.
Le DDPS a de la chance, car l'armée reste populaire auprès de la population et profite du soutien d'une majorité au Parlement, y compris parmi les rangs de la gauche. Martin Pfister a hérité d'un paquebot plein d'avaries, mais il est temps pour lui de venir réparer tout ça. En demandant toute la transparence nécessaire sur le dossier F-35, y compris au sein de ses propres offices. La presse, le Parlement et la population y ont droit, car pour l'instant, on s'est bien foutu de nous.
