Guisan à la poubelle: comique et pathétique
On aurait voulu faire la démonstration que l'utilitarisme façon «Suisse SA» a de beaux jours devant lui, qu’on ne s’y serait pas pris autrement. Le décrochage, suivi de la mise au rebut des portraits de quatre «grands Vaudois» qui ornaient le mur central du buffet de la gare de Lausanne, tient d’une performance à la Hirschhorn, du nom de l’artiste-plasticien qui fait bien des misères aux pouvoirs publics sollicitant son esprit disruptif. Dans le cas présent, la démarche, révélée par 24 Heures, est sans doute plus prosaïque.
Dans son jus
Le restaurant Tibits, qui occupe le buffet mis à disposition par son propriétaire les CFF, a bien le droit d’arranger la déco à sa façon, objectera-t-on, avec raison. Sauf que non, pas vraiment. Si le lieu a pris un coup de frais depuis sa reprise en 2018 par cette enseigne végane, le contenant, lui, est resté dans son jus Art Nouveau, avec ses boiseries chaudes, ses teintes vert amande et ses exaltations des paysages grandioses, typiques des fresques monumentales ornant nos gares-cathédrales.
Qu'allaient devenir les portraits du général Guisan et des conseillers fédéraux radicaux vaudois Paul Chaudet, Georges-André Chevallaz et Jean-Pascal Delamuraz, accrochés tout au long de la deuxième moitié du 20e siècle? La réponse est tombée: le militaire et les trois vénérables du «grand vieux parti» n'ont plus leur place dans cet endroit chargé d'histoire. Peut-être sont-ils jugés anachroniques, témoins d’une société patriarcale aujourd’hui combattue. Mais à cette aune-là, on peut décrocher à tour de bras. Et puis, comme disait Camus, un homme, ça s’empêche. Un gérant de buffet de gare aussi.
Seul le kitsch aurait pu les sauver
Il y avait peut-être mieux à faire de ces quatre portraits un brin vieillots ayant acquis un côté kitsch avec le temps – seul l’argument du kitsch aurait pu les sauver de la benne à ordures. Ils auraient pu devenir des objets de curiosité et de pédagogie: mais qui sont ces quatre inconnus?
Impuissance face aux «Messieurs de Berne»
Nous n’imaginions pas recevoir de deux éminents représentants du PLR et de l’UDC du canton de Vaud la réponse résignée qu’ils nous ont respectivement envoyée. Prenant acte, en quelque sorte, de la décision de «ces Messieurs de Berne», alias les CFF, ils se déclarent impuissants et ne comptent pas porter la chose devant le Grand Conseil, ni devant le conseil communal de Lausanne. «Suisse SA» ou l’élimination du petit patrimoine inutile. Ces portraits devenus indésirables auraient au moins pu trouver preneurs dans les brocantes du week-end. Ce ne sera pas le cas.
Il faut quand même se rendre compte d’une chose dans cette affaire: Henri Guisan, le héros suisse de la Seconde Guerre mondiale, quel les téléspectateurs de la RTS avaient élu «Romand du siècle», a fini à la poubelle. Comique et pathétique.
