«La froideur de ces jeunes, c'est une manière de se protéger»
La scène a été maintes fois relayée et commentée. Alors que les flammes lèchent le plafond du bar Le Constellation, une nuée de téléphones se lèvent pour immortaliser le départ de l'incendie. Une réaction a priori contre-intuitive. Et douloureuse. Avec le recul, on voudrait leur crier: «Fuyez!»
Une réaction a priori inexplicable
Psychologue et psychothérapeute spécialiste de l'adolescent, auteur d'un livre sur l'hyperconnectivité, le Lausannois Niels Weber formule plusieurs hypothèses quant à ce comportement a priori inexplicable. «Face à une catastrophe, il y a un panel de réactions très variées: ne pas se rendre compte du danger imminent, mettre à distance», esquisse-t-il.
«Evidemment», rappelle le spécialiste, «ce n’est pas un processus conscient.»
Un avis que ne partage pas tout à fait le psychiatre français Xavier Pommereau. Pour ce spécialiste de l'adolescence en difficulté, cette scène troublante est la preuve que «le visuel compte d'une manière anormale chez nos jeunes».
«Il est évident que certains adolescents n'ont pas complètement mesuré au départ la gravité de ce qui était en train de se passer», nuance-t-il. «Ils ont réagi comme ils le feraient devant une rixe dans la cour de l'école ou quelqu'un qui tombe en bicyclette.»
A cela s'ajoute l'état de sidération des témoins. Face à une situation qui sort de l'imaginable, les réactions humaines peuvent s'avérer absurdes et incompréhensibles - un phénomène qui, lui, est bien antérieur à l'invention des smartphones.
L'état de choc a joué un rôle prépondérant, notamment dans les témoignages parfois étrangement froids et détachés des rescapés de l'incendie, dans les heures et les jours qui ont suivi le drame. Loin d'être un phénomène typique des adolescents, les adultes sont tout aussi concernés par la sidération traumatique.
«La prise de conscience de ce qui s'est passé va se faire potentiellement en salle de classe», poursuit le psychologue lausannois Niels Weber.
Un survivant avait témoigné:
En effet, ce lundi, des dizaines de camarades de classe ont dû faire face au vide abyssal laissé par un copain ou une copine à son pupitre - laissant aux enseignants et aux adultes qui les encadrent la tâche aussi délicate que colossale d'accompagner les larmes et la douleur.
«Ce drame sort tellement du commun que nos réactions et nos démarches risquent de toute façon de paraître maladroites. Il ne faut pas s’arrêter à cela», affirme Niels Weber.
Tout en gardant à l'esprit que le cerveau et la constitution d'un adolescent font qu'il maîtrise moins bien les codes émotionnels, il est indispensable que les adultes montrent qu'ils sont tout aussi touchés par cette tragédie. «Le fait d’en parler, d'exprimer ses craintes, ses émotions est un moyen de tisser du lien, de se raccorder», note Niels Weber.
Même cas de figure à la maison. Face à un adolescent mutique, renfermé ou tout simplement réservé après ces évènements dramatiques, plusieurs changements peuvent alerter les parents inquiets pour la santé mentale de leur enfant. «Le sommeil, l’humeur, la motivation, l’appétit, l'utilisation de son téléphone de manière plus intense et frénétique sont des signaux d'alerte», cite Niels Weber.
Sans paniquer ni banaliser ces signes d'alerte, il s'agit de les prendre au sérieux et le temps d'en discuter avec son enfant. Voire, peut-être, de se tourner vers un soutien plus profond comme l’un des services de soutien psychologue mis en place depuis le drame.
Alors que des images de l'incendie d'une violence inouïe tournent en boucle, se pose également la question de ce que consomment les jeunes sur TikTok, Instagram, Snapchat et autres plateformes. Comment s'assurer que son enfant n'est pas happé par des contenus traumatisants ou déstabilisants?
«Il faut poser des garde-fous», confirme le psychologue Niels Weber. En commençant, par exemple, à demander à son ado de poser le téléphone et sortir de la boucle algorithmique - sans le culpabiliser.
Le psychologue tient également à ne pas diaboliser ce que font les adolescents sur les réseaux. «Pour beaucoup de ces jeunes, être sur son téléphone est une manière d’être en contact avec d’autres, de se soutenir mutuellement. Depuis l’incendie, ils sont tous en contact. Les réseaux, c’est une manière de se soutenir.»
Entre laisser cette espace de liberté et d'expression aux adolescents et leur donner des points d’ancrage pour leur permettre de retomber sur leurs pieds, l'équilibre est évidemment difficile à trouver. Les deux spécialistes suggèrent de se montrer curieux auprès de sa progéniture et de rester ouvert.
«Je conseille toujours aux parents de se faire guider, de demander à leurs ados: "Ecoute, moi, je ne connais pas bien TikTok, tu me montres?" Cela leur permet d’avoir une meilleure perception de son enfant voit et consomme», suggère le Dr Xavier Pommereau. «Quand on demande de jouer les guides, les ados sont généralement d’accord. Ce qu’ils détestent, c’est qu'on les juge d’emblée.»
Enfin, une dernière chose à garder à l'esprit est que, malgré l'omniprésence des réseaux et de la technologie depuis toujours dans la vie de nos ados, ceux-ci ne sont pas si différents ce que nous étions à l'époque et font face aux mêmes processus.
«Aujourd'hui, effectivement, une partie des comportements passent par le numérique, mais les schémas sont similaires», conclut Niels Weber. «Ce qui est rassurant, je trouve. Cela permet aux parents de se demander...»
