Le Parlement suisse valide un pistolet qui a foiré aux tests
Le Conseil national s'est penché, ce mardi, sur le Message sur l’armée 2026. Dans ce paquet – qui impliquait un crédit supplémentaire pour le polémique F-35 – s'est déterminé aussi sur l’acquisition d’un nouveau pistolet de service pour les militaires suisses. Peu avant le vote au Parlement, une prise de position de l’Office fédéral de l’armement (Armasuisse) soulève des questions fondamentales.
Nous vous avions déjà révélé un échec du P320 – produit par SIG Sauer – lors de la procédure d’évaluation auprès de la troupe et des experts militaires. Mais le directeur d’Armasuisse, Urs Loher, est passé outre toutes les réserves pour des considérations de politique industrielle et de sécurité.
Le Parlement fédéral, contre l'avis de la gauche, ont ainsi signé un chèque en blanc pour une variante «helvétisée» inédite.
En juin, la Chambre haute, le Conseil des Etats a décidé qu’un P320 «suissisé», qui ne dispose pas encore de l’«aptitude à l’engagement par la troupe», devait être acquis. Mardi, la chambre basse en a décidé de même.
Où est le problème?
Le directeur d’Armasuisse a justifié sa décision en faveur de SIG Sauer et du P320 – outre l’offre financièrement la plus avantageuse – par des considérations de politique d’armement: la société suisse apparentée au fabricant américain, SIG Sauer AG à Neuhausen (SH), a promis de fabriquer intégralement la commande sur le sol national.
Auparavant, à l’automne 2025, les formations de milice et professionnelles ainsi que la Base logistique de l’armée avaient formellement refusé de déclarer le P320 américain apte à l’engagement par la troupe. Mais pour sauver la manoeuvre politique de son directeur, Armasuisse a invoqué une construction juridique, celle d’une «qualification ultérieure».
Le dirigeant en question, Urs Loher, s’est fondé sur des estimations selon lesquelles le prototype pouvait être amélioré moyennant relativement peu d’efforts. Les défauts techniques constatés lors de l’évaluation ne seraient donc légers et aisément perfectibles.
Lancement de la production
Interrogé par watson, le responsable de la communication d’Armasuisse, Kaj-Gunnar Sievert, confirme désormais l’ampleur réelle du retard, tant sur le plan du calendrier que sur le plan technique. Selon lui, SIG Sauer n'aurait pris connaissance de la configuration exigée pour le pistolet que «début septembre» – soit il y a quelques jours. La prochaine étape consiste à fabriquer une présérie sur la base de ces plans.
- Une «présérie» désigne une petite quantité d’exemplaires produits en conditions réelles avant le lancement à plus grande échelle.
- Le problème: selon Kaj-Gunnar Sievert, cette présérie ne sera disponible au plus tôt qu’à la mi-2027 pour une qualification technique ultérieure, puis une vérification finale par la troupe.
En clair, le Conseil national s'est prononcé aujourd’hui sur une somme de plusieurs dizaines de millions de francs destinée à un système d’armes dont la production en série en Suisse n’a même pas encore commencé et dont le bon fonctionnement sur le terrain ne pourra être démontré – ou contesté – que dans un an au plus tôt. Les élus achètent donc à l'aveugle.
En réalité, la fameuse «production intégrale du P320 en Suisse» n’a pas encore été mise en oeuvre. Pasquale Caputi, directeur général de l'entreprise l’a confirmé la semaine dernière à Schweiz heute.
Il a également fait savoir qu’il souhaitait concevoir «une nouvelle ligne de montage agrandie» de manière à pouvoir approvisionner «le marché européen».
Polissage miraculeux
Les dernières déclarations d’Armasuisse à propos de la fiabilité du P320 restent particulièrement sensibles. On y reviendra, mais rappelons d’abord le contexte de cette enquête.
En se fondant sur la loi sur la transparence (LTrans), watson a demandé à l’Office fédéral concerné de consulter d’autres rapports internes concernant la procédure d’acquisition.
Celui sur les essais techniques d’Armasuisse revient sur les problèmes constatés lors de tests de tir standardisés.
Lors du test dit «d’endurance» portant sur 20 000 tirs, le P320 a échoué: avec un taux d’incidents de 7,99‰, il s’est enrayé en moyenne tous les 125 tirs. Dans son cahier des charges, l’armée imposait pourtant un taux maximal de 2‰.
Une solution douteuse
Dans le rapport final, le directeur d’Armasuisse, Urs Loher, a requalifié les défauts du pistolet en «déficiences pouvant faire l’objet d’une qualification ultérieure». Le porte-parole d’Armasuisse, Kaj-Gunnar Sievert, explique désormais ainsi la manière dont l’arme aurait miraculeusement été remise en état: la preuve du respect d’un taux d’incidents inférieur à 2‰ aurait été «apportée début juin 2026».
Il ne se serait agi que d’une «adaptation marginale», à savoir le «polissage de la rampe d’alimentation», endommagée par certains types de munitions. La même intervention aurait déjà été nécessaire chez d’autres clients.
Cette présentation fait sérieusement douter du sérieux de la procédure de sélection. Si un simple polissage permettait de régler le problème, pourquoi un groupe mondial comme SIG Sauer a-t-il présenté une arme aussi peu aboutie et non adaptée aux munitions d’ordonnance pour le test de résistance le plus exigeant d’Armasuisse?
SIG Sauer n’a jusqu’à présent pas répondu aux sollicitations de watson. Le groupe avait déjà laissé sans réponse des questions critiques sur les améliorations techniques.
Que sait-on du taux d’incidents trop élevé du P320?
L’analyse des documents remis par Armasuisse, dont certains passages ont été caviardés, montre comment le P320 a échoué sur un point essentiel. Il n’a pas seulement obtenu les plus mauvais résultats lors des essais militaires auprès de la troupe. Il a également raté les tests standardisés d’Armasuisse.
Les essais réalisés dans le tunnel de tir ont révélé une fiabilité de fonctionnement insuffisante. En cause, un taux d’incidents beaucoup trop élevé.
La fiabilité de fonctionnement doit se vérifier dans n'importe quelle situation. L'arme doit pouvoir tirer sans incident d’alimentation ni autre dysfonctionnement et ne doit jamais mettre en danger la personne qui le porte.
En moyenne, le P320 a connu un incident tous les 125 tirs. C’est ce qu’a montré le «test d’endurance», standardisé et destiné à mesurer la résistance à l’usure.
Les modèles concurrents ont réussi
Le rapport d’essais techniques d’Armasuisse le montre: sur 20 000 tirs, le Glock 45 totalise 16 incidents, contre 24 pour le SFP9 de Heckler & Koch (le tableau ci-dessus semble comporter une faute de frappe à ce sujet). Le SIG Sauer P320, lui, en a enregistré 464.
Le document l’indique noir sur blanc:
Le fabricant SIG Sauer n'y satisfait pas, avec un taux de près de 8‰. Au total, des incidents sont survenus avec le SIG Sauer P320 auprès de plus de 20 tireurs. Dans 99,5% des cas, la culasse ne se referme pas complètement lors de l’introduction d’une nouvelle cartouche dans la chambre»
Avec un taux d’incidents aussi élevé, le SIG Sauer P320 dépassait nettement le critère impératif fixé par l’armée.
Dans le jargon, le Mean Rounds Between Stoppage (MRBS) désigne le nombre moyen de cartouches tirées avant qu’un incident imputable à l’arme ne survienne.
Dans ce contexte, un «incident imputable à l’arme» correspond à une impossibilité de tirer en raison d’un problème d’alimentation, d’un blocage de la culasse ou d’un défaut de mise à feu. Conséquence: rien ne se passe au moment décisif.
Il ne s’agit pas d’une valeur statistique secondaire. En situation, la fréquence des incidents peut faire la différence entre la vie et la mort.
Le test d’endurance a été réalisé de mars à mai 2025 chez SwissP Defence, dans un tunnel de tir interne à Thoune (BE), dans l’Oberland bernois. L’entreprise appartient au groupe Beretta et est le successeur juridique de l’ancienne Fabrique fédérale de munitions de Thoune.
Les spécialistes d’Armasuisse évoquent les munitions d’ordonnance du pistolet:
Le MRBS mentionné ci-dessus correspond à une moyenne calculée par les experts d’Armasuisse.
Il s’agit de l’un des principaux indicateurs pour tester des armes légères. Il mesure la fiabilité d’un modèle lors du tir.
La conversion d’un taux d’incidents en nombre moyen de coups sans incident (MRBS) s’effectue sur une base de 1000 cartouches.
- Le pour mille (‰) définit une proportion pour mille unités. Le taux maximal autorisé de 2‰ correspond donc précisément à deux incidents pour 1000 tirs. Sur la globalité du test, l’arme testée peut ainsi connaître au maximum 40 incidents.
- Pour calculer le nombre moyen de coups jusqu’au prochain incident, le nombre total de tirs est divisé par le nombre d’incidents: 1000 / 2 = 500, ou 20 000 / 40 = 500.
- Selon le cahier des charges, l’arme doit donc pouvoir effectuer en moyenne 500 tirs sans incident.
- Lors des essais techniques, on a mesuré un taux de 7,99‰ pour le SIG Sauer P320.
- Le calcul mathématique de la moyenne est le suivant: 1000 / 7,99 = 125,156. En arrondissant, un incident est donc survenu en moyenne tous les 125 tirs.
Un pari risqué de politique industrielle
Comme indiqué plus haut, on ignore toujours quand le modèle privilégié par le directeur d’Armasuisse et le chef de l’armée sera effectivement disponible.
La chronologie des événements parle d'elle-même: le Glock 45 a brillamment réussi tous les tests et faisait clairement figure de favori auprès des experts. Le P320 s’est à la fois effondré lors des évaluations, a échoué aux tests et a été rejeté par la troupe.
Et pourtant, c’est lui qui doit devenir le nouveau pistolet de service.
Le projet d’acquisition a traversé le Parlement fédéral sans rencontrer de résistance notable. En juin, le Conseil des Etats a approuvé l’acquisition. Mardi le National en a fait de même.
Selon le budget, environ 50 millions sont prévus dans un premier temps pour l’acquisition de 50 000 exemplaires. Leur introduction auprès de la troupe s'échelonnera à partir de 2028. Au total, il faudra acheter environ 140 000 exemplaires.
Le remplacement complet du pistolet actuel, le SIG P220, est estimé à environ 180 millions, matériel et prestations compris. Les responsables misent sur 30 ans d’utilisation.
L’attribution du marché à SIG Sauer reposait sur la promesse de renforcer l’industrie suisse grâce à une production dans le pays. Or, c’est précisément ce transfert de technologie qui comporte d’énormes risques.
Comment une arme produite aux Etats-Unis et qui y a lamentablement échoué aux tests devrait soudain sortir sans défaut d’une toute nouvelle ligne de production faisant appel à de nouveaux sous-traitants suisses?
Au moment du vote de ce jour à la Chambre du peuple, personne ne sait si ce pari risqué l'emportera – pas même Armasuisse. Il faudra attendre au plus tôt les essais de la présérie à partir de la mi-2027 pour en avoir le coeur net. Si le P320 devait à nouveau faillir, cela compromettrait la suite. Le marché devrait alors vraisemblablement revenir au vainqueur autrichien des tests, Glock.
Chronologie des faits
- Le directeur d’Armasuisse, Urs Loher, veut faire de SIG Sauer l’unique fournisseur de pistolets de l’armée.
- Pour la nouvelle arme de service standard, Urs Loher a choisi un modèle qui n’existait même pas en décembre 2025.
- Ce n’est que grâce à l'intervention du directeur dans la procédure d’évaluation que le fabricant SIG Sauer a pu accéder à la sélection finale.
- Le Glock 45 de l'autrichien Glock et le SFP9 de l'allemand Heckler & Koch (HK) ont réussi la préévaluation. Lors de la phase d’évaluation, qui comprenait de nombreux tests et contrôles, il est apparu que seul le Glock satisfaisait aux exigences techniques relativement élevées.
- Selon l'analyse concordante des spécialistes de l’armée et d’Armasuisse, le P320 avait échoué lors de la préévaluation. La phase principale de sélection s’est étendue sur plusieurs années. Cela n'a pas non plus permis à SIG Sauer de satisfaire à tous les critères impératifs.
- Malgré les recommandations de ses spécialistes, Urs Loher a tout de même choisi le P320 du fabricant américain, appelé à être remanié techniquement et produit en Suisse.
- Cette décision a suscité la consternation des concurrents évincés, mais aussi l’incompréhension de collaborateurs de l’Office fédéral de l’armement et d’experts indépendants, comme l’ont montré les enquêtes de watson.
- Lors de la procédure d’évaluation, le modèle initial de SIG Sauer, le P320 fabriqué aux Etats-Unis, a échoué en raison de défauts techniques.
- Les essais techniques menés par les experts d’Armasuisse, le P320 ont révélé un taux d’incidents beaucoup trop haut. Seuls les deux autres candidats, le Glock 45 et le SFP9 de Heckler & Koch, ont satisfait au critère impératif d’un taux maximal de 2‰.
- Le P320 a également terminé en bas du tableau lors des essais militaires auprès de la troupe et des tests de tir effectués par des miliciens et des professionnels. L’armée ne l’a pas déclaré apte à l’engagement par la troupe.
- Urs Loher, directeur d’Armasuisse, a assuré à plusieurs reprises que le fabricant pouvait corriger les défauts constatés.
- SIG Sauer a déclaré publiquement vouloir fabriquer intégralement en Suisse, grâce à un réseau de fournisseurs locaux, «tous les composants essentiels» du pistolet.
- Le P320 modifié et assemblé en Suisse sera à nouveau contrôlé par Armasuisse et devra être déclaré «apte à l’engagement par la troupe» par l’armée avant de pouvoir être acquis.
- Malgré les défauts désormais connus et les nombreuses questions encore en suspens, le Conseil des Etats a approuvé en juin 2026 l’acquisition du P320.
- Dans le cadre du Message sur l’armée 2026, environ 50 millions sont prévus pour une première tranche de 50 000 armes. Il faudra 140 000 unités au total.
(Traduit et adapté par Valentine Zenker)
