On a obtenu un rapport accablant sur le nouveau pistolet de l'armée suisse
En s’appuyant sur la loi sur la transparence, watson a exigé des documents internes d’Armasuisse et de l’armée suisse. Ceux-ci contiennent des détails sensibles sur la procédure d’acquisition du nouveau pistolet de l’armée suisse, appelé «Pist 26».
Deux modèles européens et un américain figuraient dans la sélection finale des autorités. D'après les critères, le Glock, le pistolet fabriqué en Autriche, était le grand vainqueur. Mais le chef de l’armement suisse a ignoré les résultats des tests et a tranché en défaveur de la recommandation des spécialistes, invoquant l'argument de la politique d’armement.
Grâce aux nouveaux éléments dont watson dispose, on se rend compte que lors de ces tests, le Glock 45 a obtenu la note globale de 7 sur 10, alors que le SIG Sauer P320 Carry, l'arme sélectionnée par la Suisse, a reçu la note la plus basse: 1.
Pourquoi c'est important?
Le chef de l’Office fédéral de l’armement (Armasuisse) et le commandement de l’armée suisse veulent acquérir comme nouveau pistolet de service un modèle qui a complètement échoué auprès de leurs propres spécialistes.
Le SIG Sauer P320 Carry est un pistolet controversé fabriqué par le constructeur américain d'armement SIG Sauer Inc. L'arme n’est plus utilisée par plusieurs services de police aux Etats-Unis en raison de tirs involontaires qui, dans le pays du fabricant, ont causé plusieurs morts et des blessés.
SIG Sauer conteste l’existence de défauts techniques ou d’erreurs de conception sur son premier pistolet à percuteur lancé.
Mais une chose est certaine, la décision du chef de l’armement Urs Loher en faveur d’un P320 «suissisé» a été prise contre la recommandation explicite de ses propres services techniques, logistiques et militaires.
Le directeur d’Armasuisse justifie principalement ce choix par la stratégie de politique d’armement du Conseil fédéral. Selon celle-ci, l’aptitude technique de la nouvelle arme de service militaire comptait moins que la promesse de SIG Sauer de produire en Suisse.
Selon une communication publiée vendredi, la Confédération prévoit de dépenser, dans une première tranche, 50 millions de francs pour 50 000 nouveaux pistolets. Deux autres tranches devront suivre.
Mais le choix controversé du chef d’Armasuisse en faveur de SIG Sauer sera examiné par le Parlement, dans le cadre du débat sur le budget de l’armée. Le Conseil national et le Conseil des Etats auront le dernier mot, du moins dans un premier temps.
Le fait que le P320 ait échoué lors des essais militaires et de l’évaluation menée par les spécialistes d’Armasuisse était déjà connu. Le document désormais rendu public pour la première fois, consacré aux détails techniques des trois «candidats» testés, met en évidence l’ampleur des problèmes et de ses faiblesses.
Les documents montrent clairement que Glock, également candidat à l’appel d’offres de l’armée, proposait avec le Glock 45 (G45) le modèle de loin le meilleur et le plus fiable. Les concurrents SIG Sauer et HK ont échoué à satisfaire aux exigences suisses.
Comme le montrent les recherches de watson, Glock pourrait produire et livrer la quantité requise de nouveaux pistolets d’armée en quelques mois. En revanche, SIG Sauer indique un délai de livraison de 40 semaines pour l’acquisition initiale.
Le fabricant doit d’abord procéder, au plus tard à l’automne 2026, aux améliorations techniques du P320. Quant à la production annoncée du pistolet modifié en Suisse, de nombreuses questions restent ouvertes, nous y reviendrons dans un autre article.
Qui s’opposait au P320?
D’après les rapports internes, un front uni d'instances techniques et opérationnelles s’opposait au SIG Sauer P320. Toutes les autorités fédérales directement impliquées dans les essais et l’acquisition du pistolet privilégiaient le Glock 45, car le P320 ne remplissait pas certaines des exigences essentielles et avait présenté divers défauts lors des tests pratiques:
- Le commandement de l'Instruction / Le Centre d’instruction de l’armée: L’organisation responsable des essais en condition de troupe a explicitement classé le SIG Sauer P320 comme «non adapté». Dans l’évaluation globale, il est indiqué que l’arme a obtenu les plus mauvais résultats à tous les tests de tir et qu’elle a montré des performances de précision peu fiables à tous les niveaux d’instruction.
- L'équipe chargée du projet «9mm Pist CH A NG»: L’ensemble de l’équipe qui coordonnait l’évaluation au sein de la Confédération s’est clairement prononcé en faveur de Glock. Le motif était sans équivoque: Le P320 n’était pas satisfaisant sur un aspect technique impératif, soit le taux d’incidents techniques. Trop de dysfonctionnements étaient survenus lors de son utilisation.
- La Base logistique de l'armée (BLA): L’organisation chargée de l’équipement militaire a examiné les trois pistolets en lice sous l’angle de sa maintenance et de sa gestion. Elle s'est clairement positionnée en faveur de l’arme de Glock. Pour la BLA, le point particulièrement problématique du P320 était que la troupe devrait elle-même changer l’arrêtoir de culasse, ce qui entraînerait une charge logistique accrue.
- Armasuisse S+T (Science et Technologie): Lors des essais en laboratoire, le service technique spécialisé de l’Office fédéral de l’armement a constaté que seul le pistolet de Glock remplissait l’ensemble des critères techniques impératifs. En revanche, des déficits ont été constatés sur le SIG Sauer P320 en matière de robustesse des composants et d’ergonomie.
- L'Etat-major de l’armée (EM A ): L’organe central de conduite du chef de l’armée a d’abord suivi les résultats des essais militaires pratiques et n’a reconnu d’aptitudes pour l'utilisation en troupe que pour le pistolet de Glock.
- Relevante Militärverbände: Des représentants de la plupart des grandes formations de l’armée suisse ont participé aux critiques rendues lors des essais en conditions de troupe, parmi lesquels le Commandement des forces spéciales, la Police militaire, les Forces aériennes, ainsi que les formations d’instruction de l’infanterie, de la logistique et des blindés/artillerie.
Les problèmes apparus lors des essais pratiques
Il convient tout d’abord de préciser que, lors de l’essai en conditions de troupe examiné ici, c’est le modèle SIG Sauer P320 Carry 9 mm, fabriqué par la branche américaine de SIG Sauer, qui a été testé.
Le contenu de la mallette transportant le P320
Performances de tir et ergonomie insuffisantes
Selon le rapport sur les essais en conditions de troupe, le P320 a présenté une précision faible à tous les niveaux d’instruction et a fourni des résultats insuffisants en tir rapide ainsi qu’en situation de stress.
En revanche, le Glock 45 a offert, à tous les niveaux d’instruction, une excellente précision et des groupements stables, même lors de cadences de tir élevées.
Le comportement de la détente du P320 a été évalué comme «difficile à maîtriser et sujet aux erreurs».
Lors des tirs sous contrainte et pression de temps, d’autres défauts du P320 sont apparus. Le réarmement de la détente (course de réinitialisation) a été décrit comme à peine perceptible, ce qui entraîne des erreurs en situation de stress.
Le relèvement de l’arme après le tir a été jugé si prononcé qu’il compliquait fortement la réacquisition rapide de la cible. Cela a notamment entraîné, chez des tireuses ne disposant pas d’une forte musculature, des problèmes médicaux, en particulier des douleurs au poignet nécessitant de porter des bandages.
Des participants aux tests ont fini avec un bandage au poignet
Il a en outre été déploré que, sur le P320, le point surdimensionné du guidon masquait une trop grande partie de la cible, ce qui complique considérablement la visée précise à partir d’une distance de 20 mètres.
Le point de visée pose des problèmes à cause de sa taille et de sa couleur
- Défaut ergonomique. La poignée (même en taille S) a été jugée trop grande pour les petites mains.
- Problèmes liés à la torche. Sur le P320, la lampe blanche standard du fabricant SureFire n’était pas alignée à fleur du pontet. Cela compliquait fortement la manipulation pour les personnes ayant des mains de taille moyenne.
Fiabilité technique
- Problème de culasse. Lors des contrôles de fonctionnement et de chargement, la culasse du P320 ne se refermait souvent pas automatiquement. Le tireur devait la pousser manuellement vers l’avant, ce qui pourrait entraîner des erreurs fatales en situation de combat.
La liste des problèmes de culasse du P320.
- Usure élevée. Selon le rapport, des signes d’usure marqués sont apparus après une courte période d’essai, notamment au niveau de l’anneau pour la dragonne, du rail Picatinny et à l’intérieur du module de poignée.
Une maintenance et une logistique complexes
Dans le rapport, il est indiqué que le nettoyage est «laborieux et compliqué». L’arme présente «une complexité accrue», en particulier au niveau du montage. Cela peut entraîner des erreurs d’utilisation:
L'entretien très difficile du P320: 1/10
- «Forçage» en cas de montage incorrect. Selon le rapport, en raison de la conception du P320, il est possible d’insérer le ressort récupérateur dans une position oblique. Cela peut entraîner un blocage important, et le problème ne peut être résolu qu’au prix d’un «très grand effort» et de «forçage».
L'arme peut être assemblée avec des erreurs
- Dilemme du percuteur. Le manuel d’utilisation officiel de SIG Sauer pour le P320 interdit explicitement de lubrifier le canal du percuteur (en raison du risque de ratés d’allumage). Les testeurs de l’armée ont toutefois constaté qu’ils ne pouvaient pas respecter cette consigne avec le matériel de nettoyage réglementaire. Un risque technique qui pourrait entraîner des défaillances sur le terrain.
- Changement de module complexe. Selon le rapport, le remplacement de la poignée du pistolet nécessite le démontage de la Fire Control Unit. Les testeurs jugent cette opération complexe et inadaptée à l'utilisation en troupe.
La pièce centrale pose problème
La promesse était que, pour adapter l’arme à différentes tailles de main, il suffisait de remplacer le module de poignée en polymère, peu coûteux. Pour cela, la FCU doit impérativement être démontée. Mais dans un premier temps, selon le rapport, SIG Sauer affirmait que les soldats suisses pouvaient effectuer eux-mêmes ce changement.
Lors d’une évaluation logistique ultérieure, il y a eu un revirement. Selon le concept de maintenance, un démontage de la FCU par la troupe elle-même n’est expressément pas recommandé.
En conséquence, comme le plus petit module de poignée (taille S) était déjà trop grand pour certains tireurs lors des tests, la troupe devrait en réalité adapter l’arme – mais, selon le fabricant, celle-ci n’est pas autorisée à le faire elle-même.
La taille de la poignée est également un vrai problème
- Une contrainte d’outillage spécifique. Pour les adaptations et le réglage de la visée, un outillage spécial est nécessaire, qui, lors des essais, a été en partie endommagé ou n’a même pas fonctionné, indique encore le rapport.
Et pour les spécialistes de la logistique de l’armée suisse (LBA), le point particulièrement problématique du P320 était que la troupe devrait elle-même changer l’arrêtoir de chargeur, ce qui entraînerait une charge logistique accrue.
- Pas de sûreté de détente. Contrairement au Glock, le P320 ne dispose pas de languette de sécurité sur la détente permettant de réduire le risque de départs de coup involontaires. Les testeurs ont évalué cela comme un net désavantage en matière de sécurité.
Le problème pour une armée de milice
Selon le rapport, pour que les soldats utilisent le P320 de manière sûre et efficace, un effort élevé de formation est nécessaire et une progression facile ne s'est pas avérée possible.
Dans le cadre de la formation, aucune amélioration de l'efficacité n’a été constatée par rapport au pistolet de service actuel de l’armée, le Pist 75. Une consommation supplémentaire de munitions a été en revanche clairement observée.
Le rapport conclut avec cette observation peu encourageante:
Et le pistolet de Heckler&Koch?
Nous n'allons pas entrer dans les détails concernant ce modèle. En bref, le HK SFP9-SF a été classé, comme le P320, «non adapté pour la troupe», notamment en raison d’un relèvement massif de l’arme après le tir et de défauts présentant un enjeu de sécurité (un axe de la sûreté de détente s’est détaché).
En conclusion
Selon le rapport, l’essai en conditions de troupe s’est soldé par un résultat accablant pour SIG Sauer. Le P320 a obtenu la note la plus basse, 1, dans les domaines de l’utilisation, du tir et de la formation (sur une échelle dont la note maximale est 10, 7 signifiant «exigences remplies»).
Le rapport relève que le Glock 45 fournissait déjà des performances de pointe dès l’entraînement à sec, tandis que le P320 nécessiterait un effort d’instruction et une consommation de munitions nettement plus élevés, sans jamais atteindre la stabilité du Glock.
Malgré la nette supériorité technique du pistolet Glock testé, Urs Loher a choisi SIG Sauer et a pris cette décision en concertation avec le chef de l’armée. Et ce, tant avec l’ancien chef de l’armée Thomas Süssli qu’avec le nouveau chef de l’armée, Benedikt Roos.
Alors encore divisionnaire, le commandant de corps Benedikt Roos avait également commandé le rapport d’évaluation du nouveau pistolet de l’armée. Un rapport que watson a désormais obtenu grâce à la loi sur la transparence, bien que certaines parties en soient caviardées.
En réalité, Glock avait aussi obtenu la valeur d’utilité la plus élevée dans l’«analyse de valeur d’usage» réalisée par les experts d’Armasuisse. Dans le domaine technique, tactique et logistique, Glock atteignait 3,45 points, tandis que SIG Sauer n’en obtenait que 1,17. Si SIG Sauer a néanmoins été retenu, cela tient uniquement à la forte pondération des facteurs de politique d’armement.
Alors même que Glock produit directement dans un pays voisin, sa fiabilité éprouvée et le partenariat déjà solide avec les forces spéciales suisses plaidaient en sa faveur. Pour le chef de l’armement, la souveraineté industrielle promise et l’offre nettement moins chère ont manifestement pesé plus lourd.
Le chef de l’armement a formellement fondé sa décision en faveur de SIG Sauer sur l’ordonnance sur le matériel du Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS). Celle-ci permet de choisir un produit insuffisant si ses défauts apparaissent «corrigeables» d’ici à la réception.
Mais cela a de quoi surprendre. A la mi-mars, le responsable de la communication d’Armasuisse, Kaj-Gunnar Sievert, expliquait à watson que les adaptations prévues pour la version suisse du P320 devraient «se limiter au minimum», de sorte qu’il ne s’agira «pas d’une fabrication spéciale».
A noter que le partenaire contractuel de la Confédération est SIG Sauer à Neuhausen (SH), et non le producteur actuel aux Etats-Unis. Selon le calendrier, la vérification des améliorations exigées par Armasuisse pour le P320 doit avoir lieu au 2e et au 3e trimestre 2026. Les acteurs sont donc sous pression.
En définitive, la production de masse du nouveau pistolet de l’armée suisse ne pourra commencer que lorsque le Conseil des États et le Conseil national auront approuvé le message sur l’armée au cours de l’année en cours. La première tranche de P320 avec un léger Swiss finish serait alors livrée à partir de 2028.
Traduit de l'allemand par Joel Espi
