Voici les deux secteurs qui font le plus grève en Suisse
Les uns sillonnent les rues au volant de leur bus, les autres gèrent des dossiers administratifs. A première vue, les conducteurs de bus de Winterthour et les fonctionnaires genevois ont peu en commun. Si ce n’est qu’ils ont tous fait grève ce printemps. Et ils sont loin d'être les seuls.
De nouveaux chiffres de l'Office fédéral de la statistique (OFS) montrent que jamais autant de salariés n'ont participé à des mouvements de grève au cours des vingt dernières années.
En 2025, 47 181 personnes ont cessé le travail, entraînant un déficit de près de 55 000 journées de travail. Lors du précédent record, en 2018, le nombre de grévistes était près de trois fois inférieur. Ces statistiques ne prennent en compte que les grèves d'une durée d'au moins un jour.
Deux mouvements qui ont pesé lourd
Ces chiffres ne surprennent pas Roger Rudolph. Ce professeur de droit du travail à l'Université de Zurich observe depuis quelque temps une plus grande propension à la mobilisation. Selon lui, cette évolution pourrait notamment s'expliquer par la facilité avec laquelle les réseaux sociaux permettent aujourd'hui de mobiliser les travailleurs. Le recul du nombre de syndiqués pourrait également jouer un rôle.
Selon Roger Rudolph, les grèves peuvent favoriser l'adhésion aux syndicats lorsqu'elles permettent d'obtenir des améliorations concrètes. Ces dernières étant, en principe, rares en Suisse, les statistiques sont fortement influencées par quelques événements marquants. La Confédération a recensé au total neuf grèves l’année dernière.
Deux d’entre elles ont pesé lourd dans la balance: d’une part, plusieurs milliers de fonctionnaires vaudois ont cessé le travail à plusieurs reprises en novembre et en décembre pour protester contre des réductions salariales. A eux seuls, ils représentent plus de la moitié des journées de travail perdues. D'autre part, à l'automne dernier, 13 300 ouvriers du bâtiment ont marché dans le Tessin, à Zurich, à Bâle et à Berne.
Un constat saute aux yeux: 71% des grévistes travaillaient dans l'administration publique, tandis que 28% appartenaient au secteur de la construction.
En 2023 et 2024 déjà, les fonctionnaires représentaient la majorité des grévistes, respectivement 97% et 84%. Les années précédentes, en revanche, les grèves dans l'administration publique étaient rares, voire inexistantes, selon les statistiques officielles.
Le secteur public ne craint plus l'affrontement
Les ouvriers du bâtiment avaient déjà massivement cessé le travail en 2018 et en 2022. Dans ce secteur, les syndicats sont traditionnellement bien organisés et disposent d'un fort pouvoir de mobilisation, explique Roger Rudolph. Si les fonctionnaires ne faisaient que rarement grève par le passé, c'est aussi parce que l'exercice du droit de grève dans l'administration publique n'était pas clairement établi. Roger Rudolph résume:
Le Syndicat suisse des services publics (SSP) semble vouloir accompagner cette évolution. La NZZ am Sonntag a récemment révélé l'existence d'un document stratégique selon lequel le syndicat est prêt, si nécessaire, à rechercher le conflit et à en assumer l'escalade.
Interrogé à ce sujet, le SSP renvoie toutefois aux coupes budgétaires décidées par la Confédération et de nombreux cantons et écrit:
Il souligne également que les conditions de travail dans le secteur public et dans le privé se sont «fortement» rapprochées au cours des dernières décennies.
Les prévisions de l'expert
La hausse du nombre de fonctionnaires en grève est-elle réellement une conséquence des programmes d'économies, ou l'administration cherche-t-elle à défendre certains avantages, comme l'affirment souvent les partis bourgeois? Pour Roger Rudolph, «la vérité se situe probablement quelque part entre les deux».
Il a constaté que les employeurs publics redoutent les grèves et sont donc souvent plus enclins à faire des concessions pour mettre fin aux conflits. Cette attitude peut se comprendre d'un point de vue politique. Mais les syndicats connaissent aussi cette faiblesse. «Cela peut les inciter à brandir la menace de la grève, voire à passer à l'action», prévient cependant Roger Rudolph.
Malgré tout, Roger Rudolph ne croit pas que la Suisse soit à la veille d'une vague de grèves. Bien sûr, il y aura ponctuellement des conflits sociaux. Mais, souligne-t-il, «l'idée du partenariat social et l'objectif de paix du travail conservent une grande importance en Suisse.» (trad.: mrs)
