«Pour la Suisse, une guerre commerciale serait tout simplement ridicule»
Dans son auditoire, Aymo Brunetti constate à quel point les crises économiques et géopolitiques préoccupent les jeunes. L'ancien économiste en chef de la Confédération évolue dans le milieu universitaire, tout en entretenant des liens étroits avec les milieux économiques. Entretien.
Les échanges avec les étudiantes et les étudiants sont-ils particulièrement stimulants dans cette période mouvementée?
Aymo Brunetti: Certainement. J'assure le cours d'introduction à l'Université de Berne. Ce qui est passionnant, c'est qu'il permet d'offrir une vision très large de l'économie. En ce moment, l'actualité fournit une matière incroyablement riche…
Les jeunes suivent-ils avec intérêt les cours?
Oui. Il est assez facile de susciter leur intérêt pour les questions économiques, tant elles sont d'actualité et présentes chaque jour dans les médias.
Les multiples crises – les droits de douane de Trump, les guerres en Ukraine et en Iran – ont-elles modifié l'état d'esprit des étudiants?
Ces vingt dernières années, les crises se sont succédé: crise financière, crise de l'euro, choc du franc… puis les événements que vous évoquez. Je n'ai pas le sentiment que l'attitude fondamentale des étudiants ait changé. Dans mes cours, je n'enseigne pas soudainement quelque chose de totalement différent.
En revanche, la politique mondiale a profondément changé. Le terme de «changement d'époque» est presque galvaudé, mais il décrit malgré tout assez bien cette évolution.
Les manuels défendent toujours les théories libérales. Mais la réalité est aussi celle des rapports de force. Si les Etats-Unis et la Chine interviennent massivement dans l'économie, tandis que l'Union européenne change elle aussi de cap, la Suisse ne risque-t-elle pas de devenir victime de ses propres principes économiques?
Les rapports de force peuvent produire des effets à court terme, mais ils ne peuvent pas abolir les lois de l'économie. Lorsqu'ils engendrent des coûts économiques élevés, il devient difficile de conserver durablement une position dominante – sauf peut-être dans une dictature particulièrement dure.
L'histoire économique nous en a déjà fourni des exemples, notamment durant l'entre-deux-guerres et la Grande Dépression, lorsque les poussées protectionnistes ont provoqué d'immenses dégâts économiques.
Ce n'est pas un hasard si, après la Seconde Guerre mondiale, un ordre économique mondial fondé sur le libre-échange a vu le jour.
De 2003 à 2012, il a dirigé la Direction de la politique économique au Secrétariat d'Etat à l'économie (Seco). Depuis 2012, il est professeur à l'Université de Berne. Il préside également le Conseil de l'Université de Bâle.
Aymo Brunetti a dirigé la commission d'experts de la Confédération consacrée au dossier «Too big to fail» ainsi qu'à l'avenir de la place financière suisse. Il est marié et père de deux enfants.
Où voyez-vous les coûts de cette politique de puissance actuelle?
Le protectionnisme paraît séduisant au premier abord, parce qu'il semble protéger l'économie nationale. Mais l'analyse économique et l'histoire montrent qu'il entraîne ailleurs des coûts très élevés: inflation, perte de pouvoir d'achat, endettement et, à moyen comme à long terme, destruction d'emplois et recul de la compétitivité.
L'économie américaine affiche pourtant une forte croissance. Elle est notamment portée par son avance dans l'intelligence artificielle. Peut-on imaginer que ce boom de l'IA masque, au moins temporairement, certaines erreurs de politique économique? En d'autres termes, que Trump puisse se permettre davantage d'interventions grâce à l'IA?
C'est tout à fait possible. Lorsqu'une percée technologique entraîne une forte hausse de la productivité, une économie peut se permettre certaines erreurs sans qu'elles soient immédiatement visibles. Il est également vrai que les principales entreprises spécialisées dans l'intelligence artificielle sont aujourd'hui américaines.
Mais…
Le véritable gain de productivité se manifeste sur le long terme, non pas au sein de ces entreprises elles-mêmes, mais dans l'ensemble de l'économie, lorsque l'intelligence artificielle est largement utilisée. Si ces gains de productivité ne se diffusent pas à toute l'économie, l'effet sur la croissance finit par s'estomper.
Des entreprises de pointe, profondément capitalistes, comme Nvidia se retrouvent pourtant au cœur de la politique industrielle. Trump décide quelles technologies peuvent être exportées vers la Chine et en discute directement avec Xi Jinping.
L'enjeu est la suprématie technologique entre les Etats-Unis et la Chine. Or une grande partie des gains de productivité n'a rien à voir avec l'Etat; elle découle, avant tout, du progrès technologique. Au bout du compte, les gains de prospérité naissent de l'innovation et de sa diffusion par le marché. Il est certes important de savoir qui développe une technologie.
Il existe une division internationale du travail. Chaque pays devrait se concentrer sur les domaines dans lesquels il est particulièrement performant. L'essentiel est de savoir utiliser la technologie, pas nécessairement de la produire soi-même.
L'instrument le plus visible de cette nouvelle politique industrielle, ce sont les droits de douane. La Suisse tente d'éviter de s'engager dans une guerre commerciale et joue le rôle de l'élève modèle. Un petit pays peut-il encore se permettre une telle orthodoxie économique?
Sur la question des droits de douane, les conclusions de la science économique sont sans ambiguïté. Lorsqu'un autre pays impose des droits de douane, la bonne réponse n'est pas d'en instaurer à son tour. Pour préserver la prospérité, il est préférable de rester attaché au libre-échange.
La seule justification à des droits de douane de rétorsion serait qu'ils puissent inciter l'autre pays à supprimer les siens. Cela peut constituer un levier pour les grandes puissances. Pour la Suisse, une guerre commerciale serait tout simplement ridicule.
L'économie est une chose. Le climat politique en est une autre. Beaucoup de Suisses ressentent pourtant le besoin de répondre aux Etats-Unis. Autre exemple: la grande commande des CFF attribuée à l'allemand Siemens plutôt qu'à Stadler Rail a suscité une vive polémique. L'adhésion aux marchés ouverts commence-t-elle à s'effriter en Suisse?
Cette réaction est compréhensible. Beaucoup de gens souhaitent voir un marché attribué à une entreprise qu'ils connaissent et qui produit dans leur propre pays. Mais ce réflexe protectionniste réduit la prospérité de l'ensemble de l'économie. C'est précisément pour cette raison que les appels d'offres ouverts sont essentiels au bon fonctionnement de l'économie. A mes yeux, cette affaire constitue même un bon exemple. Le débat public a été intense, mais la décision n'a pas été remise en cause. Cela montre que le consensus en faveur d'une économie ouverte reste solide en Suisse.
Mais ce discours reste-t-il audible après ce «changement d'époque»?
Trump et ses partisans considèrent souvent le commerce comme une compétition où l'un gagne ce que l'autre perd.
Les échanges commerciaux sont volontaires. Si une des deux parties y perdait réellement, elle ne commercerait tout simplement pas. Si nous accordons la préférence à un fournisseur suisse uniquement parce qu'il est suisse, nous renonçons finalement à un avantage pour l'ensemble du pays. Nous aurions pu acquérir le même produit ailleurs à de meilleures conditions ou à un coût inférieur.
Ne pourrions-nous pas nous permettre un peu plus de protection de notre économie?
Ce serait une politique de maintien artificiel des structures. Nous créerions, en quelque sorte, une deuxième agriculture. L'agriculture suisse constitue justement l'exemple typique d'un secteur fortement protégé, qui n'est guère compétitif sur le marché mondial. Nous acceptons cette exception depuis longtemps. Mais il est essentiel de rappeler qu'elle ne doit pas servir de modèle aux autres branches de l'économie.
Dans le même temps, la désindustrialisation provoque des bouleversements politiques. Le Brexit, tout comme l'élection de Trump, s'explique en partie par la désindustrialisation du Royaume-Uni et des Etats-Unis.
En Suisse, le secteur industriel est resté relativement stable. Nous ne nous sommes pas désindustrialisés. Nos entreprises sont soumises à la concurrence et ont été contraintes de gagner en efficacité, notamment en raison de la force du franc, plutôt que d'être protégées par des mesures de soutien.
Trump en fait la démonstration de manière brutale: cela coûte extrêmement cher et, au bout du compte, les emplois finissent malgré tout par disparaître. Il ne reste qu'un maintien artificiel des structures, inefficace et coûteux. La Suisse est restée ouverte et a conservé son accès aux marchés. Selon pratiquement tous les indicateurs économiques pertinents, elle demeure le pays de taille importante le plus prospère d'Europe.
Dans cette perspective, quelle importance revêt le développement de la voie bilatérale pour les idées que vous défendez et pour la prospérité du pays?
Elle est essentielle. La prospérité de la Suisse n'a rien d'acquis. Si notre pays est riche, c'est parce qu'il a pris de nombreuses bonnes décisions. Il dispose d'institutions telles que le frein à l'endettement, la voie bilatérale avec l'Union européenne, un marché du travail flexible, mais aussi une assurance-chômage solide. C'est cette combinaison qui fait la différence. J'espère qu'elle sera préservée.
Lors de la campagne contre l'initiative UDC «Pas de Suisse à 10 millions», les milieux économiques libéraux étaient largement unis en faveur du non. Sur la question européenne, en revanche, ils sont divisés. Les sceptiques estiment que l'Union européenne s'enfonce dans la bureaucratie et que le prix à payer pour accéder au marché est trop élevé, notamment à cause d'une réglementation accrue du marché du travail et d'autres domaines.
Ces arguments existent. Mais il faut les replacer dans leur contexte. Avec les Bilatérales III, nous ne reprenons même pas 1% de la réglementation européenne que nous devrions adopter si nous adhérions à l'Espace économique européen. L'ordre de grandeur est totalement différent.
Moins de 1%?
Il s'agit d'un domaine limité dans lequel la Suisse s'aligne sur l'Union européenne. On évoque souvent des milliers de pages de traités et de dispositions légales. Pourtant, comparé à ce qu'impliquerait l'Espace économique européen, cela reste très modeste. Lorsque quelqu'un affirme que les Bilatérales III constituent une étape vers l'adhésion à l'Espace économique européen ou à l'Union européenne, il faut rappeler qu'il resterait encore des centaines d'étapes avant d'en arriver là.
Vous soutenez donc pleinement les nouveaux accords avec l'Union européenne?
Pour moi, les Bilatérales III représentent le maximum que la Suisse puisse obtenir tout en conservant un accès privilégié au marché européen.
Mais avancer comme argument contre ces accords que l'Union européenne est moins dynamique économiquement que la Suisse et qu'il n'y aurait donc aucune raison de s'en rapprocher est un mauvais raisonnement.
La Suisse est effectivement plus dynamique…
Si la Suisse raisonnait ainsi, elle ne s'ouvrirait à personne. Ou, pour le dire autrement, il faudrait alors que Zurich fasse sécession de la Suisse. Pourquoi la très prospère Zurich partagerait-elle le même espace économique que le Valais? Les bénéfices du commerce ne dépendent justement pas du fait que les partenaires aient le même niveau de développement économique.
L'Union européenne demeure de très loin notre principal marché. Nous pourrons conclure autant d'accords de libre-échange que nous le souhaitons avec d'autres pays: il nous faudra toujours entretenir une relation solide et pragmatique avec l'Union européenne. (trad. hun)
