Manor ferme dans cette capitale romande: «Il n’y a plus de vie»
Michelle, Christine et Marisa respirent la forme. Les trois copines retraitées sortent de leur «gym hebdomadaire». Les voilà chez Manor. Après l’effort, le réconfort. Mais, ce jeudi matin, leur petit rituel est moins gai que d'habitude. Comme tous les Jurassiens, elles savent. La célèbre enseigne de l’avenue de la Gare, à Delémont, fermera ses portes au premier trimestre 2027. L’annonce est tombée mardi. Pour tout le monde, c’est la douche froide.
«C’est le seul magasin qui nous faisait vivre», lance Michelle, au pied d’un set de quatre valises à roulettes vendu «99 francs seulement». Triste et fâchée, elle ajoute:
Un petit air de Paris
Un temps Les Galeries du Jura, puis La Placette, le Manor de Delémont et ses différents noms s'en vont et ce sont soixante ans d’histoire qui prennent fin. Avec ses escaliers monumentaux menant au sous-sol et au premier étage, ce magasin pas comme les autres, à la façade plutôt quelconque, raconte les Trente Glorieuses, où tout se devait d’être «moderne». Aujourd’hui, le canton du Jura perd ses «Galeries Lafayette», ce petit air de Paris qui faisait le chic de la basse ville de Delémont.
«Il n’y a plus de vie», enchaîne Christine. La mine entendue, elle dit:
Le noir et blanc d’antan avait plus de gueule que le monde en couleurs d’aujourd’hui, comprend-on. «Pour vivre dans le Jura, il faut aimer le sport et la nature», sourit Michelle
Au sous-sol, Maurice (prénom modifié), la jeune soixantaine, regarde les cocottes multicolores de la marque Le Creuset alignées telle des pierres de curling sur une étagère. «C’est beau mais c’est cher», fait-il, tenant dans la main un sac cartonné rempli d’un pull et d’un pantalon qu’il vient d’acheter.
Maurice fait une proposition pour remplacer Manor. «Un grand magasin, avec un bon restaurant, pour que les gens sortent, se parlent, se voient.» Il résume sa vision en quatre verbes: «Regarder, acheter, boire, manger.»
Caroline, à peu près le même âge que Maurice, a acheté deux puzzles au rayon jouets du Manor de Delémont. «C’est la série Funky Zoo», explique cette amatrice. Habitante de Moutier, elle a voté «oui» au rattachement de la cité prévôtoise au canton du Jura. Elle ne regrette pas. Mais voir la «capitale» perdre à son tour son Manor, comme Moutier, avant elle, en 2009, ne l’enchante pas.
Pourquoi fallait-il s'y attendre? «Parce qu'à Moutier aussi, la fermeture définitive de Manor avait été précédée de celle de Manor Food, comme ici, l’an dernier», rapporte Caroline. «L’avenue de la Gare à Delémont continue de se vider», écrivait Le Quotidien Jurassien à ce propos, début 2025.
Comme d'autres petites et grandes villes, en Suisse comme ailleurs, Delémont a fait le choix de déplacer ses commerces en proche périphérie, en l’occurrence au sud de la gare, de l’autre côté de voies de chemin de fer. Une zone facile d’accès en voiture.
La voiture, parlons-en. Cédric, 35 ans, physiothérapeute, croisé au rayon FNAC de Manor:
Il le déplore: «Ce secteur de l’avenue de la Gare, à Delémont, là où on se trouve, est en zone 20 km/h et il n’y a pas de places de parc. Tout ça, ça contribue à la désertification, celle qu’on constate autour de nous.»
Il y a une dizaine d’années, peut-être un peu plus, les autorités de la Ville ont disposé sur l’avenue de la Gare des installations en bois, où les gens peuvent s’assoir ou s'allonger. Faisant office de chicane pour les véhicules, elles ne sont pas souvent occupées par les piétons, paraît-il. Une commerçante tenant une boutique de jean sur l’avenue regrette cet agencement urbain:
Retour dans le Manor qui tirera le rideau au début de l’année prochaine. Carla, 37 ans, mère au foyer de deux petites filles, le dit:
Cette habituée de la gamme de soins Rituals trouvait ici les produits dont elle avait besoin. «C’était pratique, on pouvait commander sur Internet ceux qui nous manquaient et le retirer chez Manor sans s’acquitter de frais de port.»
En même temps, Carla culpabilise un peu:
La responsable du magasin attend un heureux événement. Elle ne souhaite pas parler à la presse. Tout juste indique-t-elle que «la phase de consultation» entre personnel et direction, le sort de vingt-quatre collaborateurs et collaboratrices étant en jeu, «dure jusqu’au 1er avril».
La municipalité de Delémont «parle d’un coup dur pour l’économie régionale et l’attractivité de la ville», relate la radio RFJ. Qui cite le maire, Damien Chappuis:
