Il perd un tableau à 15 000 francs dans les CFF et le retrouve par hasard
Mon père déteste voyager. Il n'a jamais pris l'avion. Lorsqu'il a émigré dans le sud de la France il y a neuf ans, les choses semblaient claires: il ne reviendrait plus. Puis ma sœur a eu un enfant. Il était alors grand-père pour la première fois. Il en était si heureux qu'il a pris le train en direction de la Suisse.
Ma mère, avec qui il s'entend de nouveau bien quelques années après leur divorce, lui avait préparé un cadeau. Il n'était pas facile de trouver quelque chose qui lui convienne. Mon père dit souvent qu'il n'a besoin de rien et ne veut rien. Le cadeau était rectangulaire, plat, soigneusement enveloppé dans du papier bulle. Quand il l'a déballé, ses yeux se sont illuminés.
Un cadeau qui fait mouche
Un paysage hivernal est apparu. Au premier plan, une cabane en bois avec une cheminée fumante, et derrière, des gens s'amusant sur un étang gelé. L'un fait du patin à glace, un autre glisse assis sur une caisse sur la surface lisse comme un miroir. Une mère qui tient son enfant par la main regarde au loin, là où se dessine un moulin.
Le petit tableau avait autrefois appartenu à ma grand-mère. Au dos, il est écrit: «Jan Vermeulen, école hollandaise, 17ᵉ siècle.» Personne ne sait si c'est exact. Une seule chose est sûre: ce tableau avait toujours plu à mon père. «Maintenant, il pourra se rafraîchir en le regardant, dans le sud de la France, par les jours de chaleur étouffante», a dit ma mère.
Une joie de courte durée
Auparavant, elle avait fait restaurer l'œuvre pour 2000 francs. Car, au fil des années, un voile jaunâtre s'était déposé sur le tableau. La neige paraissait couleur de sable; le ciel rappelait davantage une tempête saharienne qu'une journée d'hiver aux Pays-Bas.
La restauratrice saint-galloise, Céline Buser, a ainsi retiré le vieux vernis et en a appliqué un nouveau. Soudain, un ciel bleu glacé est réapparu entre les nuages. Les contours de l'arbre dénudé près de la grange sont devenus nets. Les reflets dans la glace se sont révélés. Le tableau était à peine reconnaissable. Mais la joie n'a été que de courte durée.
Après son retour, mon père a donné de ses nouvelles dans le groupe de discussion familial. «Le drame: je n'ai plus le tableau!», a-t-il écrit. A Genève, sa correspondance avait du retard. En changeant de train, il a oublié le tableau. Il s'en est rendu compte sur le quai et a voulu retourner le chercher. Mais le train était bondé, il n'est pas parvenu à regagner son compartiment à temps.
Le train est donc reparti avec le tableau à bord. Il a signalé la perte à un bureau des objets trouvés en France. «Il reste donc encore un petit espoir», écrivait-il alors. Mais cet espoir s'amenuisait d'année en année. Parfois, il se réveillait la nuit en pensant au tableau.
Nous aussi, nous nous interrogions. Avait-il été retrouvé? Quelqu'un l'avait-il emporté pour l'accrocher au-dessus de son canapé? Avait-il été vendu? Nous avons finalement fini par nous y résigner. Le tableau avait disparu. Pour toujours, pensions-nous.
Rebondissement
C'est alors que la restauratrice Céline Buser s'est manifestée. Sur le site internet de la SRF (l'équivalent germanophone de la RTS), elle avait lu un reportage sur une exposition d'objets trouvés à Lucerne. Par curiosité, elle avait parcouru la galerie de photos des trouvailles les plus insolites: un crâne de gorille, un bracelet électronique de surveillance, des implants mammaires, et, au milieu de tout, un tableau d'hiver que Céline Buser a reconnu immédiatement.
Elle y avait travaillé pendant des jours. Elle n'hésite pas une seconde et écrit à l'exploitant de l'exposition. La réponse arrive par retour: «Quelle coïncidence, super! Une œuvre particulière… Elle est encore dans l'exposition.»
Le tableau retrouvé
Peu après, nous nous rendons à l'exposition pour récupérer le tableau. Elle fait partie d'un magasin éphémère que l'entreprise Fundsachenverkauf (littéralement «Vente d'objets trouvés», en français) exploite jusqu'au 20 juin sur la Kapellplatz (place de la Chapelle), à Lucerne. Il s'agit d'un mélange improbable entre un grand magasin et un cabinet de curiosités. L'entreprise emploie 38 collaborateurs.
Elle dit traiter chaque mois environ 200 000 objets perdus provenant des trains, des bus, des aéroports, des gares et de la poste. Parmi eux, 9000 articles sont remis en état pour la vente d'occasion.
A Lucerne, les chasseurs de bonnes affaires fouillent parmi des valises, des bijoux, des parfums, des écouteurs et des bâtons de marche. Presque tout est à l'état neuf. A l'étage supérieur sont accrochés des paysages de montagne à l'huile, des tableaux de fleurs et des représentations religieuses, jusqu'à un portrait du pape dédicacé. La plupart des objets se vendent pour quelques francs. Un tableau se distingue: celui que mon père a perdu dans le train, il y a quatre ans. «Prix sur demande», indique l'étiquette.
De la cocaïne d'une valeur de 1,5 million
«C'est notre tableau le plus précieux», indique Roland Widmer, fondateur de Fundsachenverkauf.ch. Ces dernières années, des dizaines de milliers d'objets trouvés sont passés entre ses mains. La trouvaille la plus spectaculaire aurait été une valise, oubliée en 2007, à Lausanne. Entre des dessous affriolants et des jouets érotiques, il y a trouvé neuf paquets de cocaïne. Valeur de revente sur le marché noir: environ 1,5 million de francs.
A propos du tableau au paysage hivernal, il se souvient: «Quand on l'a vu, on s'est dit: "Alors ça, c'est quelque chose"». C'est aussi ce qu'a ressenti sa fille, Alessa Widmer, qui s'occupe de l'exposition. «Les gens s'arrêtent devant», dit-elle avant d'ajouter:
Qui s'en approche découvre toujours de nouveaux détails. Il aurait une profondeur incroyable. Son père hoche la tête. «C'est tout simplement de l'art.»
Plusieurs personnes intéressées auraient déjà voulu acheter le tableau. Roland Widmer en estime la valeur à 15 000 francs. Il ne serait pourtant nullement tenu de le restituer: au bout d'un an, le droit de réclamer un objet trouvé s'éteint. Mais il nous le remet maintenant, solennellement, tout simplement. «C'est une histoire sensationnelle», dit-il. Puis il débouche une bouteille de vin mousseux.
