«Il existe un nid à l'EPFL»: l'influence de l'Iran inquiète en Suisse
L'affaire a fait sensation à l'international. Mohammad Abedini, chercheur iranien travaillant à l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), a soudainement été soupçonné de faire de la contrebande pour le compte du régime iranien.
Selon un acte d'accusation déposé devant un tribunal fédéral de l'Etat américain du Massachusetts, Mohammad Abedini aurait procuré des technologies américaines pour les drones tueurs des Gardiens de la révolution iraniens. Les autorités l'ont inculpé de complot en vue de contourner des sanctions et de complot visant à soutenir une organisation terroriste internationale ayant entraîné des morts.
Il n'y a pas eu de condamnation. Il y a environ un an, Mohammad Abedini, arrêté à Milan, est vraisemblablement devenu l'objet d'un échange diplomatique entre l'Italie et l'Iran, dans le cadre duquel une journaliste italienne a été libérée.
Un coup de projecteur sur les universités suisses
Cette affaire d'Etat a également terni l'image de la Suisse. Dans quelle mesure le pays protège-t-il ses institutions éducatives contre le risque que leurs recherches sensibles ne tombent entre les mains de dirigeants autoritaires?
Depuis le déclenchement de la guerre en Iran, cette question est plus cruciale que jamais. La NZZ a révélé, dans une enquête publiée mardi, que le cas de Mohammad Abedini n'est pas isolé.
Le point de départ de l'article est un incident à Lausanne: après une cérémonie commémorative en faveur du dirigeant iranien Ali Khamenei, une confrontation éclate entre opposants et partisans du régime, filmée et diffusée sur les réseaux sociaux. Les participants identifiés appartiennent à un réseau informel entretenant des liens avec l'appareil du pouvoir iranien.
Trois personnes sont au centre de l'affaire: un chercheur en microtechnique formé en Suisse; un membre présumé de la milice Basij (une division des Gardiens de la révolution); ainsi que la fille du maire de Téhéran, Alireza Zakani. Ils ont tous vécu ou travaillé à Lausanne, parfois à la même adresse, et entretiennent des liens avec des institutions telles que les Gardiens de la révolution.
Malgré leur proximité avec le régime iranien, il n'existe aucune preuve d'activités illégales. On observe cependant un schéma récurrent: des proches de l'élite iranienne étudient régulièrement dans des hautes écoles suisses telles que l'EPFL. Parler de cela avec des Iraniens n'est pas chose aisée, car la crainte du pouvoir des mollahs est grande.
Un schéma qu'Ana Nazari connaît par sa propre expérience. Ana, dont le nom a été changé, a jadis fui l'Iran avec sa famille et y a poursuivi ses études. Elle lâche:
Un minutieux système de sélection
La diaspora iranienne en Suisse compte environ 10 000 personnes. Tout le monde s'y connaît, et les opinions politiques y sont partagées. Ana se souvient:
On chuchotait alors «Aghazadeh», raconte Ana. C'est un mot persan signifiant «bien-nés», une désignation pour les rejetons des familles iraniennes influentes.
Ceux-ci se concentreraient tout particulièrement dans les filières techniques. Et ce ne serait pas un hasard. Ana affirme:
«Le régime recrute aussi fréquemment des hommes des classes populaires ou de la classe moyenne pour les mettre au service des Gardiens de la révolution.» Ceux qui se distinguent peuvent étudier à l'université Sharif, la plus réputée des hautes écoles techniques d'Iran. De là, le saut vers une université européenne est possible, «souvent avec le soutien financier des Gardiens de la révolution».
Pour ces jeunes hommes, c'est une opportunité d'ascension sociale. Ana précise:
C'est ainsi que ce pays soumis à des sanctions internationales obtient des informations sur les technologies occidentales.
Tant à l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich (ETH) qu'à l'EPFL, les Iraniens en exil s'organisent en groupes d'étudiants. Mohammad Abedini aurait lui aussi été membre actif, selon des sources citées la NZZ. Ils se retrouvent pour des lectures, partent en randonnée en montagne, et fêtent même Halloween, de façon très américaine.
Rien ne laisse supposer que le régime opère en coulisses. Au contraire: lorsque l'ETH a engagé l'an dernier le professeur iranien de bioéthique Kiarash Aramesh pour quelques mois en tant que chercheur invité, les étudiants iraniens de l'ETH ont spontanément organisé un cercle de lecture, comme le montrent des échanges sur la messagerie Telegram. Kiarash Aramesh s'est à plusieurs reprises distingué par des remarques très critiques envers le régime.
De profondes lacunes en matière de sécurité
«Il ne faut surtout pas mettre tout le monde dans le même panier», précise Ana Nazari. C'est d'ailleurs pour cela qu'elle souhaite que les hautes écoles y regardent de plus près.
«Il ne faut surtout pas mettre tout le monde dans le même panier», précise Ana Nazari. C'est d'ailleurs pour cela qu'elle souhaite que les hautes écoles y regardent de plus près. Elle a trouvé une oreille attentive auprès du recteur de l'ETH, Günther Dissertori. Après le scandale Mohammad Abedini, ce physicien des particules a rédigé à l'automne dernier un essai sur le danger de l'espionnage des savoirs en Suisse.
L'ETH présente «des lacunes importantes qui doivent être traitées de manière systématique», reconnaît Günther Dissertori dans son texte. De nombreuses institutions suisses manqueraient de l'expertise spécifique «dans les domaines de l'évaluation de la sécurité des savoirs et de la gestion des risques».
Günther Dissertori plaide pour un modèle néerlandais: là-bas, une instance centrale met en réseau les hautes écoles avec les autorités de renseignement et procède à des évaluations des risques. Le recteur de l'ETH souhaiterait, idéalement, qu'un groupe de travail puisse créer dès 2026 les premières structures à cet effet.
