L'Union suisse des paysans tente un coup de poker à 500 millions
L’Union suisse des paysans fait payer cher son soutien. Elle a posé une condition à son approbation de l’accord de libre-échange avec les Etats sud-américains du Mercosur: 880 millions de francs supplémentaires pour l’agriculture.
Markus Ritter, président de l’Union suisse des paysans, a ainsi placé la barre trop haut. En juin dernier, cet accord, crucial pour les entreprises exportatrices, a échoué au Conseil national face à une alliance contre nature entre représentants du monde agricole et gauche. Cette semaine, le Conseil des Etats sera à son tour le théâtre d’un nouvel affrontement autour du libre-échange.
Un compromis est désormais sur la table des membres du Conseil des Etats. Au lieu des 880 millions initialement réclamés, il prévoit 517 millions de francs. Sur cette somme, 480 millions seraient accordés aux agriculteurs sous forme de prêts sans intérêt et 37 millions consacrés à la promotion des produits suisses.
L’Union suisse des paysans justifie ses exigences financières par les lourdes conséquences qu’aurait, selon elle, l’accord de libre-échange sur l’agriculture suisse. Mais ses calculs sont loin de convaincre tout le monde.
115 contre 11 millions de francs de pertes
Entre 70 et 115 millions de francs par an: c’est le montant des pertes que l’Union suisse des paysans prévoit à moyen terme pour les agriculteurs suisses. La moitié concernerait la viande bovine suisse, selon un courrier adressé par l’organisation aux parlementaires.
La Confédération obtient un résultat totalement différent: au maximum 11 millions de francs par an. Cette estimation s’appuie sur une étude d’Agroscope datant de 2020, actualisée en début d’année par l’Office fédéral de l’agriculture. Et ce calcul est généreux, souligne l’office. Il ne tient notamment pas compte des possibilités offertes par l’accord de libre-échange pour conquérir de nouveaux débouchés pour l'agriculture suisse à l'étranger.
Même la branche qui serait la plus touchée juge exagérées les mises en garde de l’Union suisse des paysans. «Nous comprenons l’intérêt de cet accord et pouvons très bien nous en accommoder», explique Philippe Haeberli, de Proviande, l’interprofession suisse de la viande. Aujourd’hui déjà, les importations de viande en provenance des Etats du Mercosur dépassent le contingent prévu. «On importe uniquement ce pour quoi il existe une demande chez nous.» Philippe Haeberli est catégorique:
La Suisse importe déjà nettement plus
Pour comprendre, il faut savoir que la Confédération a fixé des contingents tarifaires pour la viande, comme pour de nombreux produits agricoles. Si l’appétit des Suisses pour la viande est plus important, elle peut augmenter les volumes importés. L’accord de libre-échange prévoit désormais des contingents spéciaux pour les Etats du Mercosur. Il serait notamment possible d’importer en plus, sans droits de douane, 3000 tonnes de viande bovine et 1000 tonnes de volaille.
Les agriculteurs mettent en garde contre un précédent dangereux. Jusqu’ici, aucun autre partenaire de libre-échange n’a effectivement bénéficié de tels contingents spéciaux. Mais un autre fait s’impose: c’est la filière de la viande elle-même qui, année après année, a demandé – et obtenu – des contingents supplémentaires.
En 2025, 11 000 tonnes supplémentaires ont ainsi pu être importées à des conditions avantageuses. Rien que depuis les pays du Mercosur, 5000 tonnes de viande bovine sont entrées en Suisse l’an dernier, soit nettement plus que ce que prévoit le nouveau contingent spécial.
L’accord représente par ailleurs une opportunité pour les producteurs de lait. Stefan Kohler, président de l’Interprofession du lait, se dit convaincu qu’un accord de libre-échange avec les Etats du Mercosur présenterait plus d’avantages que d’inconvénients pour le secteur laitier suisse.
Le potentiel d’exportation du fromage suisse serait «très important». Afin de donner aux Brésiliens et aux Argentins le goût de l’emmental et du gruyère, la Confédération devrait à l’avenir également cofinancer des campagnes publicitaires à l’étranger.
Dans l’ensemble, le Conseil fédéral estime donc que l’accord de libre-échange est avantageux pour l’agriculture suisse. «L’accord n’entraînera pas d’augmentation des importations», avait conclu le ministre de l’agriculture Guy Parmelin en juin devant le Conseil national.
L’Union suisse des paysans mise sur un scénario végétarien
Interrogé sur ces contradictions, le directeur de l’Union suisse des paysans, Martin Rufer, explique que son organisation ne se contente justement pas d’examiner la situation actuelle, mais anticipe aussi les évolutions futures du marché. Une baisse, même légère, de la consommation de viande bovine en Suisse risquerait de mettre les prix sous pression.
Ce scénario ne paraît toutefois pas particulièrement probable. Même si la Confédération souhaite réduire la consommation de viande pour des raisons environnementales, la demande devrait rester élevée, notamment en raison de la croissance démographique.
Que reçoit l’économie en contrepartie?
Malgré des calculs pour le moins fragiles, le lobby agricole de droite est en position de force, alors que les organisations économiques veulent absolument cet accord. Pour obtenir une majorité, deux possibilités s’offrent à elles: rallier les agriculteurs ou convaincre la gauche. Cette dernière exige elle aussi des concessions, notamment en matière de protection de l’environnement et de droits humains. Mais les membres du Conseil des Etats qui ont approuvé le compromis désormais soumis au débat préfèrent manifestement accorder quelques centaines de millions supplémentaires aux agriculteurs plutôt que de faire des concessions aux Verts et au Parti socialiste.
Cela pourrait aussi s’expliquer par l’alliance dite de «l’argent et du lisier», cette coalition de circonstance entre les organisations économiques et l’Union suisse des paysans. Il est possible qu’un marché ait été conclu: Economiesuisse et les autres organisations économiques soutiennent l’accord avec le Mercosur aux côtés des agriculteurs et, en contrepartie, l’Union suisse des paysans fait un geste envers les milieux économiques sur le dossier des Bilatérales III.
Lors de la procédure de consultation, l’Union suisse des paysans ne s’est prononcée ni pour ni contre le paquet d’accords avec l’Union européenne. Elle défend toutefois clairement l’idée que, lors de la votation populaire, la double majorité du peuple et des cantons soit nécessaire, et non la seule majorité populaire. Une position qui l’oppose aux milieux économiques, lesquels combattent l’exigence de la majorité des cantons.
Reste à savoir si ce plan, à supposer qu’il existe, fonctionnera. Rien n’est moins sûr. Même si le Conseil des Etats approuve l’accord lundi, le risque d’échec restera considérable. Si le Conseil national ne se rallie pas ensuite à cette position, l’accord de libre-échange sera enterré.
S’il passe malgré tout le cap du Parlement, un référendum est pratiquement certain. La gauche estime avoir de bonnes chances de faire échouer l’accord dans les urnes. (trad. hun)
