Une élue UDC voulait la supprimer: à quoi sert l'écriture attachée?
L'écriture cursive, ou «en attachée» ou encore «en liée», s'invite dans l'arène politique. Le 25 février, l'UDC défendait une motion visant à la rendre facultative dans les écoles jurassiennes. Derrière cette motion, Francine Stettler, qui s'appuie sur l'exemple des cantons alémaniques qui ont abandonné la cursive au profit de la Basisschrift.
Pourquoi ce combat? Pour un plus grand confort de lecture. Au final, le parlement jurassien a enterré le texte UDC. Pourtant, il est vrai que «l'apprentissage de la lecture avec l'écriture liée est plus difficile que lorsque c'est une écriture en script», relatent des enseignantes interrogées par nos soins. L'une d'elles nous explique que «la mobilité de la main s'acquiert avec l'écriture liée; elle aide aussi à lacer les lacets de chaussures, par exemple».
Pour les pédagogues, l'écriture cursive est d'une importance capitale: elle engage la motricité fine, forge le geste et apprend à l'enfant à s'orienter dans l'espace graphique.
«L'écriture, c'est un mouvement», lance Laurence Piacentini. La graphothérapeute genevoise s'oppose elle aussi à l'abandon de l'écriture cursive: lorsqu'on écrit en cursive, explique-t-elle:
Abandonner cette continuité, c'est fragmenter le geste — et avec lui, le mot lui-même. «S'il veut écrire "le", il va écrire un "l" et un "e": l'entité du mot devient difficile à saisir.»
L'image du petit train — des lettres attachées les unes aux autres — revient souvent chez la spécialiste: elle traduit une écriture stable, ancrée sur la ligne.
Le «faux problème» de la lecture
La proposition de la députée jurasienne Francine Stettler est perçue comme une idée contre-productive par notre interlocutrice. Et de poursuivre:
Laurence Piacentini est convaincue que les difficultés de lecture invoquées constituent un «faux problème». Pour la graphothérapeute, c'est même l'inverse: «Ecrire lettre par lettre pénalise la lecture, car l'enfant doit d'abord déchiffrer, puis opérer la correspondance entre graphèmes et phonèmes.»
L'écriture cursive reste un meilleur outil pour apprendre à déchiffrer, ce que Laurence Piacentini concède volontiers. Mais la lecture n'en sera pas pour autant aisée: ce passage difficile traversé, elle jouera finalement le rôle de facilitateur.
Elle avance également que s'il est important de maintenir le cursive, «il faut, pour les quelques enfants qui ont des difficultés, passer au script».
L'écriture cursive est prégnante sous notre plume
La question de son enseignement se pose aussi sous un autre angle: faut-il encore l'enseigner si elle disparaît de toute façon à l'adolescence ? «C'est normal que l'on se sépare», tranche Laurence Piacentini. L'école transmet un modèle, mais l'objectif a toujours été de s'en éloigner, de se l'approprier.
A l'âge adulte, le plus souvent on passe du lié au script, on passe alors au script dynamique. Cet héritage de l'apprentissage en écriture cursive se découvre lorsque vous écrivez, vous faites les liaisons avec la pointe en l’air. En somme, les liaisons ne se font pas sur le papier, parce que votre pointe est à deux millimètres du papier.
Laurence Piacentini explique:
«Votre motricité est suffisamment développée pour que la trace soit invisible. Mais elle existe», poursuit-elle. L'écriture est avant tout un mouvement, un rythme qui s'acquiert, et que l'on perd dès lors qu'on renonce à enseigner la cursive.
La spécialiste rappelle enfin combien la cursive est précieuse pour les enfants qui peinent à s'orienter dans l'espace graphique. «Ils vont trouver très rassurant d'attacher les lettres comme un petit train», conclut-elle, pour refermer définitivement le chapitre.
