«Oui, je suis un salopard, mais je ne suis pas un violeur!»
Le prévenu a été sorti de la salle, menotté aux chevilles et aux poignets entre deux gendarmes, afin que son ancienne compagne ne soit pas confrontée à lui. Mais lorsque la défense l’a de nouveau interrogée sur leur intimité, les rapports anaux et les fellations violentes qu’elle affirme avoir subis, la plaignante, médecin de profession, s’est effondrée en sanglots.
Elle avait déjà, a-t-elle rappelé, répondu à toutes ces questions durant l’enquête, voire le premier procès en 2025. Durant cette audience de deuxième instance, ce mercredi 5 août, des traumas refont surface, doublés d'un probable sentiment de honte de devoir tout déballer publiquement.
Focus sur l’enjeu le plus délicat face à la Cour d'appel, comme le relève la stratégie de l'avocat de la défense. Cette femme était-elle prisonnière d’une dépendance affective bien antérieure à cette relation, comme l’a soutenu Me Albert Habib? Ou le prévenu avait-il exploité sa vulnérabilité jusqu’à la soumettre à ses volontés, notamment sexuelles?
Notion de viol retenue en première instance
Au centre de ce dossier pénal extrêmement sensible, une scène survenue le matin du 28 octobre 2022. Selon l’acte d’accusation, sa compagne d'alors lui avait signifié qu’elle ne voulait pas de relation sexuelle. L’avocat genevois, à l'époque dans une prestigieuse étude mais qui en a désormais été radié, lui aurait néanmoins écarté les jambes de force, immobilisé un bras et saisi la gorge avant de la pénétrer à deux reprises. C’est sur cette séquence, qualifiée de viol par le Ministère public et retenue par les premiers juges du Tribunal correctionnel de Lausanne, que s’est concentrée une grande partie de l’audience d’appel.
Face aux trois juges (dont deux femmes) de la Cour d’appel pénale, présidée par Marc Pellet, le quadragénaire a reconnu les insultes, les menaces, voire certaines violences, mais nié tout acte sexuel imposé dans les faits. En larmes, il a décrit l'homme qu'il est devenu, ravagé par l’alcool, la cocaïne et les médicaments:
Le président Marc Pellet l’a alors confronté aux nombreux messages, répétés, dans lesquels il qualifiait notamment une partenaire de «pute esclave» ou se vantait de l’avoir «brisée émotionnellement». L’ex-avocat a présenté cela comme des fantasmes, du sexting et des jeux de rôle sans rapport avec leurs pratiques réelles. Il a juré n’avoir jamais insulté ni brutalisé la plaignante pendant les rapports. Il a aussi invoqué un échange écrit survenu lors de leur séparation.
Alors que la médecin proposait qu’ils restent amis sans relation sexuelle, il lui avait écrit: «Tu ne me prends quand même pas pour un violeur?» Elle avait répondu que non, ajoutant que c’était parfois elle qui «lui sautait dessus».
Victime de viols dans le passé
Pour étayer sa thèse d’une dépendance affective propre à la plaignante, la défense a remonté jusqu’aux débuts du couple. Leur premier rendez-vous, à Montreux, s’était achevé par un rapport sexuel sans préservatif; dès le lendemain, elle écrivait qu’ils formaient déjà un couple. Me Habib a aussi évoqué les violences sexuelles et les viols subis par cette femme dès l’enfance, puis dans d’autres relations. Il a enfin relevé qu’elle n’avait considéré certains actes du prévenu comme des violences sexuelles qu’après un échange avec une conseillère du Centre LAVI.
Selon lui, les menaces d’aller voir d'autres femmes en cas de refus ne suffisaient pas à établir une contrainte. Et les messages très graveleux de son client ne prouvaient pas davantage que des pratiques de domination avaient eu lieu pendant les rapports sexuels.
Avocate de la plaignante, Me Charlotte Iselin a défendu la lecture inverse:
Selon l'avocate, le prévenu avait créé puis instrumentalisé une insécurité émotionnelle en dévalorisant sa compagne, en la comparant à d’autres femmes et en menaçant d’aller satisfaire ailleurs ses fréquentes demandes sexuelles. Sa cliente aurait dépassé ses limites afin d’éviter la rupture.
Me Charlotte Iselin a invoqué un phénomène de dissociation pour expliquer les messages parfois contradictoires de sa cliente et le dépôt tardif de sa plainte. Elle a également rappelé que le Tribunal fédéral reconnaît le comportement parfois ambivalent des victimes de violences sexuelles envers leur agresseur.
Averti en pleine audience
Représentant le Ministère public, le magistrat Julien Delèze a lui aussi décrit une relation asymétrique et un prévenu qui se victimise pour minimiser ses actes. Selon lui, l’ex-avocat «explose avec une grande colère» dès qu’il est contredit. Et de rappeler qu'il avait insulté une personne lors du premier procès.
Au même moment, le condamné l’interrompt sèchement en plein réquisitoire. Le président le remet à l'ordre immédiatement à l'ordre avec un avertissement, menaçant de le faire sortir de la salle en cas de récidive. «La preuve par l’acte de ce que je décrivais», réplique le procureur.
Décompensations après des abus d'alcool et de cocaïne?
Pour expliquer ses messages violents, menaçants, sexuellement dégradants ou méprisants, le prévenu a invoqué les périodes de «décompensation» qu’il dit avoir traversées sur fond de cyclothymie et de consommations excessives d’alcool, de cocaïne et de médicaments. Il a notamment affirmé que certains textos très litigieux envoyés lors d’un séjour à Barcelone avaient été écrits alors qu’il se trouvait dans un état psychique et toxicologique très dégradé, et qu’ils ne reflétaient pas la réalité de ses pratiques sexuelles.
Selon la défense, l’alcool et la cocaïne auraient accentué les épisodes de décompensation et profondément altéré le comportement du prévenu. Quant au procureur, il refuse que cette consommation réduise trop fortement sa responsabilité.
Il lui reproche d’avoir continué à consommer malgré cette connaissance, d’avoir enfreint des mesures de substitution et de ne pas avoir réellement pris conscience du mal causé. Le magistrat l’a décrit comme «certes malade, mais surtout dangereux». La Cour a aussi interrogé le condamné sur l’interruption de sa prise en charge dans une fondation spécialisée. Celui-ci a affirmé rester disposé à suivre un traitement contre ses addictions, mais souhaiter un autre établissement, capable d’assurer en parallèle un suivi psychiatrique et médicamenteux adapté. Il a reconnu que son alcoolisme constituait, à ses yeux, «une maladie à vie».
Demande d'expulsion de Suisse maintenue
Le Ministère public réclame cinq ans de prison, une détention pour motifs de sûreté et une expulsion de Suisse pendant sept ans. La défense s’y est opposée. Né, formé et établi à Genève, le ressortissant espagnol y conserve ses principaux liens en Suisse, notamment ses enfants. Après une dernière prise de parole du condamné, qui a ressemblé à un second plaidoyer, la Cour a clos les débats. Son jugement sera rendu dans moins d'une semaine.
Pour mémoire, l’affaire ne se résume toutefois pas qu'à cet épisode. Dans l’acte d’accusation d'août 2025, le Ministère public faisait également état de violences physiques, d’insultes et de menaces répétées contre deux anciennes compagnes: cette médecin ainsi qu'une avocate vaudoise. Après les séparations, le prévenu avait multiplié les messages très agressifs et tenté de reprendre contact malgré des interdictions judiciaires. L’une des femmes avait expliqué avoir modifié ses habitudes et limité ses déplacements par crainte de le croiser.
